Invisum I. Neige

Neige.

Ce matin-là, les portes de ce village de montagne ne claquent pas. Chaque bruit est assourdi par la neige, le blanc peuple la terre et le ciel.

Dans ce non-temps, quelques locaux mettent le nez dehors et se dirigent vers la gare. En attendant le train, ils sont encore dans leur brouillard. Quelques jeunes chuchotent, un vieil homme avec un cabas somnole sur un banc ; quelques hommes, quelques femmes discutent, rêvent ou lisent le journal. Parmi eux, un jeune homme observe le ciel laiteux. Il porte une veste bleu ciel, des lunettes dorées et une sacoche en cuir. Perdu, il n’entend pas les hululements du train qui envahissent les lieux.

Seule la petite foule en mouvement parvient à le tirer de son songe.

Surpris, il entre dans un des deux wagons, s’assied sur un siège et sort un livre de sa sacoche. Après quelques pages, il relève la tête et regarde au-delà de la vitre. Pinède, stalactites suspendus, conifères, givre, des feuillus, crémaillère. Au fur et à mesure de la descente, la neige se mélange à l’herbe, à la paille et à la rocaille.

Une fois arrivé en plaine, il attend quelques minutes pour laisser sortir les voyageurs. Il quitte le train en dernier et s’engage dans les rues d’une bourgade de la vallée du Rhône. Ici, les flocons cèdent le pas à la pluie et le blanc au gris. Les passants sont pressés, ils regardent droit devant eux. Les yeux reflètent objectifs, listes, frénésie, séances, joies, pauses café, photocopieuses, achats, stress, dîner avec amis, ambition et attentes.

L’homme ne regarde pas leurs yeux, il scrute leurs démarches ou se tourne vers le profil de la montagne. Il entre dans une échoppe ; la clochette de l’entrée tinte dans la librairie. Il ébauche un signe de tête à la libraire, balaye les nouveautés du regard puis déambule entre les rayonnages. Enfin, il jette son dévolu sur un poche à couverture pâle, le paye et sort de la boutique.

Il quitte le centre-ville et pénètre dans une zone industrielle, aux confins de la ville. Là, il se dirige vers un bloc en béton. Il entre. Il rejoint son atelier et commence à rénover une vieille armoire valaisanne.

Toute la matinée, il décape, ponce, laque et vernit. Différentes essences flottent dans la pièce : sapin, vernis, forêt, métal. Le mélange d’un travail entre terre et ville. L’air est saturé de sciure, de poussière et d’étincelles de bois.

Vers midi, l’homme s’arrête et gagne la boulangerie du coin. Il retourne au centre du bourg et mange sur un banc parmi la foule, un soleil blanc siège entre les bouleaux sans réchauffer les consciences. Les citadins sont ternes.

De retour dans son refuge, l’ébéniste se remet au travail ; les copeaux recommencent à voltiger dans l’air ambiant, le temps se suspend entre les mains de l’artiste. Un sourire serein passe sur son visage.

Au cœur de l’après-midi, perdu dans son travail, l’homme sursaute tout à coup : il sent une présence dans l’atelier.

Penché sur sa tâche, il ne voit que des mocassins de ville crème et un pantalon élégant.

Il lève les yeux.

Longs cheveux auburns, regard clair, visage tendu, énergie pétillante, alliance, pèlerine d’hiver, moulin à parole.

– Grégoire ! Tu penses de temps en temps à donner des nouvelles ? Il faut que je vienne dans ta tanière pour …

– Maman ! la coupe Grégoire. Bonjour ! Comment ça va ?

La mère semble s’être coincé les doigts dans une porte. Elle se ressaisit.

– Bien et toi ?

– Bien merci.

Silence.

Réflexion.

– Grégoire, ton père et moi on s’inquiète pour toi. Tu ne vois personne, tu t’éclipses dans ta montagne, tu téléphones rarement.

– Je suis bien dans ma montagne maman. Et je n’ai pas besoin de voir du monde tout le temps. Ça me bouffe. J’aime la sérénité qu’il y a là-haut. Ici, tout est trop frénétique, tout le monde s’agite dans le vide.

– Je comprends. Mais nous voudrions bien te voir plus souvent. Est-ce que tu passerais samedi soir à la maison ? Tes frères et sœurs seront là …

Grégoire tousse dans sa manche.

– …

– D’accord ! Je serai là !

Les traits de la mère se détendent. Elle échange encore quelques paroles avec son fils avant de se sauver d’un pas guilleret.

Grégoire la regarde s’en aller. Son visage à lui est lisse, impénétrable.

L’après-midi se poursuit, les minutes s’écoulent à mesure que le bois retrouve son enfance. Ouroboros ! Reculer dans le temps alors qu’il avance. Au final seul compte le présent.

En fin de journée, Grégoire quitte son atelier, retraverse la citadelle, monte dans le train pour retourner dans ses hauteurs.

Il retrouve neige, givre et stalactites. Et son raccard. Il s’endort entre la faune alpine et les échos de la plaine.

8 Comments

  1. Intéressant. Le texte respire l’atrabile, mais est élégant. Certaines associations de mots peuvent cependant paraître un peut empruntées. Par exemple, le blanc qui peuple le ciel. (Mais n’y a-t-il pas que les choses vivantes qui peuplent un endroit? Est-ce que le blanc est vivant?) Le soleil siège entre les bouleaux. (Est-il assis entre les bouleaux? Et donc à la même hauteur? Ne serait-il pas mieux de dire: ” Le soleil blanc suspendu entre les bouleaux ne réchauffait pas les consciences.” Comme ceci, il devient clair que le soleil n’est pas nécessairement à la même hauteur que les bouleaux, ce qui correspond plus à la réalité.)
    Sinon très bien, bravo.

    1. Merci pour la lecture! J’en apprends du coup la signification du mot atrabile …
      « Le blanc qui peuple le ciel » : C’est exactement pour ça que c’est intéressant. Qui est vivant et qui ne l’est pas? Le texte joue sur ces ambiguïtés. La nature est aussi vivante que l’homme … Héhéhé …
      Même chose pour le soleil 😉 Même si c’est peut-être moins réussi ici. Effectivement!
      Dans tous les cas, un immense merci à ce premier lecteur 🙂

  2. “Son visage à lui est lisse, impénétrable”. Le sens de cette phrase m’intrigue. Veut-elle dire que le personnage, comme le village de montagne, est dépourvu d’émotions fortes et qu’il est dans une forme d’apaisement par l’ascèse ou qu’au contraire son univers interne est, à la manière de la ville, un charivari qu’il contient par l’ascèse ?

    Très bon texte et très impatient de lire la suite.

    1. Merci pour le commentaire!

      Et très bonne question. Je pencherais plutôt pour la deuxième interprétation … Mais à voir dans la suite …

      Dans tous les cas, le deuxième chapitre est déjà écrit. Il s’agit d’Invisum II Instant

  3. J’adore l’appel aux sens dans ce texte! J’arrive très bien à m’imaginer les montagnes, la ville… Mais surtout les “différentes essences” dans l’atelier. Et on voit clairement le contraste entre le refuge de la montagne et son endroit de travail.

    Pour moi se pose la question maintenant: est-ce qu’il aime la montagne parce que c’est un refuge, ou il peut échapper sa famille et les gens qu’il ne veut pas voir? Ou est-ce que ça n’a pas beaucoup à voir avec sa famille? Mais je suppose que je pourrais trouver des réponses dans la deuxième partie…

    Je n’ai pas beaucoup plus à dire, c’était un texte agréable à lire!

    1. Merci pour le commentaire 🙂

      Bien dit, il y a effectivement un contraste entre montagne et plaine. Et le personnage de Grégoire ressent ce contraste de plein fouet à l’intérieur de lui-même. Mais je dirais que ce contraste n’est pas directement en lien avec sa famille, mais plutôt reliées avec les énergies des lieux (plaine ou montagne). Affaire à suivre …

  4. Cher Nomao,

    Je me suis fait transporter par ce début de nouvelle.
    J’ai particulièrement été touchée par ta façon de faire entendre tout au long de ton texte la présence de la nature face aux humains préoccupés, isolés dans leur propre monde. Cri silencieux enneigé qui semble pourtant savoir retentir chez ton personnage Grégoire…
    Je me réjouis de lire la suite ainsi que les prochains textes – MERCI de donner cette place, cette importance aux mots.

    1. Cher “Le bruit de la mer et un pancake”,

      Tout d’abord, j’adore ton pseudo!

      Et merci beaucoup pour le commentaire. Effectivement, la nature est essentielle pour mon personnage 🙂 To be continued …

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *