Invisum II. Instant

Un jet de soleil fend la fenêtre et vient se poser sur le front du jeune homme endormi. Dans son sommeil, Grégoire fronce les sourcils et rabat brusquement sa couverture sur son front. Mais le mal est fait.

Il tend ses jambes, remue ses orteils, gigote, se retourne quelques fois et finit par rabaisser son édredon. Il sort de son lit, étire ses bras vers le plafond, passe à la salle de bain. Il se passe un peu d’eau sur le visage et lève la tête vers le miroir.

Ebloui par le reflet du soleil, aveuglé, un sourire tranquille se dessine sur ses lèvres. Il se tourne vers la fenêtre et admire la lumière. La neige un peu fondue contraste avec les broussailles, spectacle mis en lumière par le temps splendide et le ciel bleu.

Grégoire ouvre la fenêtre et inspire quelques gorgées d’air. Ses yeux clairs : déterminés.

Il s’habille en vitesse, se prépare un thermos de café, enfile sa vieille polaire et son bonnet. Dehors.

Il déambule dans les rues du village endormi, passe devant les chalets de bois et de pierre, devant le bistro du coin, devant la télécabine qui mène à la station de ski.

Très vite, les bâtiments clairsemés font place à la végétation. Grégoire quitte la civilisation et s’aventure sur un sentier. Frênes, feuilles, trilles, caillasses, son regard s’éclaire au fur et à mesure de sa progression. Petit à petit, il devient la terre.

Au bout de l’infini, il se perche sur un petit promontoire, s’assied sur un rocher, cale son sac à dos dans une anfractuosité et en sort son carnet de croquis.

Face à la crête rocheuse, il se sert un café et croque la vue. Son crayon trace d’abord l’arrête de la montagne, son ossature de titan. Des arbres poussent sur le roc, les pâturages remplissent le blanc. Une cabane par-ci, une bâtisse par-là, les ruches du vieux Raymond complètent le tableau. Puis, vient l’épreuve : saisir les contours sinueux de la rivière. Il commence par le glacier loin dans le ciel, y ajoute un ruban qui grandit au fil de la descente pour devenir un torrent tranquille ; celui qui résonne devant lui en contrebas. Enfin, Grégoire esquisse la route en dernier, presque à contrecoeur, mais il veut rester fidèle au modèle.

Terminé, il compare son œuvre à celle du réel, se perd, ne sait plus laquelle est le reflet de l’autre.

Il se perd.

Mirage.

Imagination.

Goutte.

L’eau le tire du songe.

Il regarde alors vers le ciel et aperçoit un nimbus gris qui masque la vallée.

Une deuxième goutte s’effondre sur le papier, vient flouter les ruches du vieux Raymond.

Grégoire se lève en vitesse, rassemble ses affaires dans son sac à dos et court se réfugier sous la frondaison.

Forêt.

4 Comments

  1. “Mais le mal est fait”- c’est juste une expression pour dire qu’il est trop tard, il est reveillé? Parce que en soit, ce n’est pas forcément mauvais…

    Pourquoi Grégoire a-t-il les yeux déterminés? Pour moi ça sous entend qu’il besoin de ce dessin pour quelque chose ou qu’il doit absolument le faire?

    Mais sinon c’est un bon texte et il a du sens après le premier: montrer l’importance de la nature pour Grégoire.

    1. Merci!

      – “Le mal est fait”. Ça dépend du point de vue en fait. Mais ça fait référence au moment du réveil qui n’est pas forcément agréable.
      – “Déterminés”. Intéressant. A-t-on besoin de voir une utilité dans qqch pour être déterminé à entamer ce qqch?

      Effectivement, la nature tient une place importante …

  2. Cher Nomao,

    J’ai dû lire plusieurs fois ce petit passage avant d’y mettre un sens:
    « (…) son regard s’éclaire au fur et à mesure de sa progression. Petit à petit, il devient la terre. »
    J’ai tout d’abord imaginé littéralement la scène.
    J’imagine les yeux de Grégoire qui s’illuminent tout simplement par la lumière du jour lorsqu’il marche puis je vois apparaître en gros plan ses yeux avec le reflet de la terre. Et j’interprète le regard qui s’éclaire comme l’illustration non seulement, au sens littéral, que le personnage se réveille mais aussi en tant que réveil profond du personnage, pour désigner sa vraie présence au monde par la nature puisqu’ « il devient la terre. »

    Je me demandais quelle signification avait donné son auteur à cette tournure. 😉

    1. Cher rrrrrroutchchchchffffrrrrrrffffffffffffroooaaaw,

      Merci pour la lecture … Intéressant de voir cette phrase passer par le regard … Je pensais plutôt au fait qu’il commence à ne faire qu’un avec la nature …

      😉

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