Invisum III. Souffle

Depuis la veille, la vallée est secouée par un foehn qui fait voler les branches, flotter le pollen, sourire. Depuis des lustres, le ciel est bleu, obstinément bleu. Ce mois de mars sec et ensoleillé défie toutes les peurs.

Une rafale vient ébouriffer les cheveux châtains de Grégoire.

Seul dehors dans le village, il attend à l’ombre, appuyé contre le bois d’une grange laissée-pour-compte. Visage détendu, épaules tombantes, sac à dos, il regarde le ciel.

Une main se pose sur son épaule.

‒ Grégoire !

‒ Luc ! Ça fait longtemps.

‒ Désolé. J’étais occupé. Quand la neige fond, il y a toujours beaucoup sur les chemins. Branches cassées, cailloux, arbres tombés, il faut bien que quelqu’un s’en occupe !

Grégoire fixe l’homme qui s’est donnée comme mission de déblayer les sentiers de la vallée. Il s’attarde sur les cheveux et la barbe poivre et sel, les yeux brillants, les traits tannés, les vêtements rapiécés. Dans ce monde de l’apparence, les tout-venant en resteraient là. Et pourtant, derrière le montagnard se cachent les traits d’un penseur.

‒ On y va ?

‒ On y va ! répond Grégoire.

Les deux hommes marchent vers les hauteurs du village et s’engagent sur un chemin boueux parsemé de flaques.

Après quelques contours surgit un premier obstacle : un mélèze déraciné. Les deux hommes saisissent chacun une extrémité et posent le tronc en contrebas. Puis, il font face à un éboulement. Ils dégagent les pierres prenant appui sur leurs genoux pour les porter. Il s’aident lorsqu’elles sont trop lourdes.

Rapidement, les figures deviennent rouges de l’effort et du soleil. La sueur se met à couler.

Lorsqu’ils n’en peuvent plus, le duo voit les premiers chalets du prochain village. Ils s’arrêtent sur un banc face aux Dents de Morcles.

Grégoire sort une gourde, il boit au goulot avant de la tendre à Luc.

Désaltérés, ils se reposent un instant.

La voix de Grégoire tonne tout à coup.

‒ Tu penses que ça va durer longtemps ?

Luc dévisage Grégoire, puis laisse son regard dans le ciel.

‒ Ça quoi ?

‒ Ben, la situation actuelle, ce mal venu de l’est.

‒ Ah ! ponctue Luc.

Il s’accorde du temps pour réfléchir.

‒ La situation n’est pas nouvelle, poursuit-il, chaque chemin contient des passages dans la nuit. Mais maintenant, nous sommes tous dans une même nuit qui tire sa force de notre imagination. Pas mauvaise en soi, elle nous apprend à nous confronter à l’inconnu, à reconsidérer l’essentiel. Et chaque nuit a ses étoiles. Il ne tient qu’à nous de choisir ce qu’on veut voir : les astres ou les trous noirs.

‒ Tu penses ?

‒ Oui. Tout n’était pas blanc avant et tout n’est pas noir maintenant. La nature ne mute pas en un jour. Seule notre perception notre regard sur le monde a changé.

‒ Tu penses qu’il va se passer quoi ? demande Grégoire. Déjà, les premières écoles ferment, les gens se coupent du monde. Le mal aura bientôt atteint la frontière.

‒ Ceux qui s’enferment sont des imbéciles, tranche Luc. La réponse est dans ces arbres qui nous surplombent, dans cet air qui nous entoure, dans les rivières …

‒ On va faire quoi? le coupe Grégoire.

Pour toute réponse, Luc sort un papier et un crayon de sa poche. Il griffonne quelques mots puis fixe Grégoire. Yeux dans les yeux. Sourire narquois, il se lève et lance le papier en l’air. Le foehn s’en empare aussitôt et fait voler les mots dans la vallée.

‒ Ta réponse est inscrite dans les motifs du vent. Pas dans les mots sur le papier mais dans ton déchiffrage des tourbillons.

Grégoire plisse les yeux, il fixe le papier. Celui-ci s’élève, redescend, oscille de droite à gauche. Il plonge brusquement à terre et remonte en flèche au dernier moment. Il finit par disparaître après quelques circonvolutions.

Grégoire reste immobile quelques instants.

Puis, il dévisage Luc, sérieux comme un pape.

Tout à coup, un rire clair retentit dans le vallée, emporté par le vent.

2 Comments

  1. Ha quel homme énigmatique ce Luc! Je crois bien qu’il me fait penser à quelqu’un de connu…
    Un penseur à la limite de la songerie…
    Où se trouve la frontière entre la réflexion et la rêverie? Ce serait une question à creuser…
    J’ai bien aimé aussi le contraste entre l’apparence rustique de Luc et ses idées raffinées. Les belles pensées fleurissent aussi parfois là où on ne s’y attend pas. Il ne faut pas se fier aux apparences, en effet, il arrive que l’homme de la ville soit le moins civilisé de tous…

    1. Merci pour le commentaire et la lecture! Bonne question! Où se trouve la frontière entre la réflexion et la rêverie? A voir dans un prochain texte peut-être …

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