Invisum IV. Collectif

Sifflement du train.

Grégoire monte dans le wagon vide.

Chaque siège est orné d’une croix faite avec du scotch. Agacé, il traverse le wagon jusqu’à trouver un siège sans marque de restriction.

Il s’enfonce dans la banquette, plie un genou vers son menton et regarde derrière la vitre. Le voilà parcouru par des vagues de contradictions. Recoquillé sur lui-même, son regard clair est souligné par des cernes, une barbe hirsute lui mange le bas du visage, il fronce un peu les sourcils.

Il ne sait pas quoi penser. La panique ambiante ! Lui qui n’aimait déjà pas faire les courses a cessé d’aller au magasin : il se fait livrer l’essentiel à son atelier, n’en pouvait plus de cette distance à la con et des mégères tremblotantes. Néanmoins, il comprend l’urgence, la priorité due au plus grand nombre, la volonté de protéger la santé de la population. Mais la sécurité sanitaire est-elle la seule qui compte ? Que faire des autres besoins de l’homme, cet animal social ? Dans l’hystérie qui règne, on a oublié depuis longtemps les grands principes. La philosophie est la première à être passée à la trappe, suivie par la culture. Partout, on parle de chiffres, d’hécatombe, de pandémie. Les contours du XXIème siècle deviennent moins troubles, ce sera le règne du numérique et des statistiques.

Et pourtant Grégoire n’est pas à plaindre. Même si les commandes ont chuté, il peut quand même continuer à travailler le bois, faire quelques meubles, éventuellement travailler dans quelques chantiers. Un chômage partiel, dira-t-on.

On annonce l’arrivée au terminus, la petite ville de la plaine. Quelques minutes plus tard, il sort du wagon un peu sonné, ébloui par le soleil haut dans le ciel qui ne cède plus le pas à la pluie.

A l’affût, il sort son appareil photo et commence à déambuler dans la ville, se laissant inspirer par le silence et le calme apparents, la douce angoisse qui pulse dans les rues.

Une bande d’enfants joue au foot dans une rue piétonne. Tout en bas de la photo, deux tas de tissus roulés en boule en guise de buts. Au dessus, deux bouts d’homme de dos, un t-shirt rouge, un t-shirt bleu ciel. Leurs regards sont rivés sur le ballon noir et blanc qui roule sur le sol.

En face d’eux, le camp adverse. Un garçon aux cheveux noirs se prépare à shooter. Son coéquipier se tient en retrait entre un sac à dos et une gourde, le deuxième but. Regard vers l’objectif, il hausse les sourcils et se prépare à lever son index vers l’appareil photo.

Les visages sont gorgés de soleil, les ombres se découpent sur le bitume.

Dans le coin en haut à gauche, un policier courtaud vient vers les joueurs en herbe. Il se mordille l’intérieur des joues et fronce les sourcils en regardant la partie. Ses longues enjambées entrent en résonance avec les traits de son visage.

***

C’est la photo d’un couple qui lève les yeux vers le ciel. Lui porte un jean et un polo blanc, elle une robe à fleurs qui s’accorde à cet été précoce. De dos, ils font face à un immeuble un peu décrépi dont la peinture blanche a commencé à s’écailler. Leurs cous sont tendus vers un balcon du deuxième étage. Là se tient une trentenaire appuyée à la balustrade vert foncé, regard plongeant sur la ruelle pavée, sur le couple. Elle tient ses mains en porte-voix pour se faire entendre.

Au-delà des autres étages, le ciel bleu surplombe la scène.

***

Ça éblouit les yeux. A première vue, une impression de soleil et des tâches de rouge.

Le bas de la photo est tapissé d’un ruban gris pâle, le trottoir. Au centre, une silhouette un peu floue, une femme entre deux âges rase la paroi jaune parsemée de volets rutilants. Dans ses mains, des sacs à provisions. Elle porte un pardessus grisâtre qui descend jusqu’à ses genoux, un masque barrière bleu ciel lui barricade la moitié du visage, un fichu est noué autour de sa coiffure informe. Elle regarde droit devant elle.

***

Dans une autre rue, sur un trottoir du centre-ville : un vieux monsieur de profil. Pantalon brun foncé, veste passe-partout, béret sur ses cheveux blancs. Ses mains partiellement visibles sont suspendues dans l’air.

En face de lui, un peu sur la droite, une jeune femme moderne : converses vert clair, jean, sweat-shirt. Ses cheveux auburns attachés à la va-vite avec une pince. Son regard fixe le vieil homme. Le menton haut, ses yeux brillent de colère. Son bras droit est dirigé vers son interlocuteur. Poing droit fermé, majeur levé vers le ciel.

***

La vitrine un peu sale d’une épicerie recouvre l’intégralité de la photo. Sur la gauche, juste à côté de la porte, une affiche colorée. Une marée rouge ponctuée de vert et de jaune. En bas de l’affiche, une petite croix blanche sur fond rouge.

Derrière la vitrine, une vitre en plexiglas tout autour de la caisse. Un homme dans un donjon de plastique : il porte un masque sur son visage qu’il tient entre ses mains, entre ses gants noirs. Le magasin est vide.

Tableaux vivants de ce qui se trame. Grégoire les fait défiler l’un après l’autre avec son index avant d’éteindre son appareil photo numérique. Il laisse son regard traîner sur la charpente de son raccard, puis sur la nuit derrière la fenêtre. Bien qu’il ne les connaisse pas, des mots d’Annie Ernaux résonnent dans la pièce. Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais.

2 Comments

  1. Super intéressant, ce texte! Je dois dire que j’adore l’idée d’illustrer la situation actuelle en forme de photos. Chaque photo décrite montre de manière assez subtile ce que nous sommes tous en train de vivre…

    C’est le premier texte ou tu parles assez explicitement de la situation actuelle. Est-ce que tu y as déjà fait allusion aussi dans les textes précédents? Ou est-ce que c’était voulu que ça ne vienne que maintenant?

    Deuxième question: pourquoi est-ce tu penses que la culture est négligée ces derniers temps? Et comment serait-il possible à ton avis d’éviter celà?

    Et dernièrement une question toute bête. Est-ce qu’il y a/avait vraiment des train avec des marques de restriction en forme de croix en scotch? 😉

    En tout cas un texte fascinant et qui fait réfléchir (surtout la petite réflexion au début). 🙂

    1. Merci pour le commentaire!

      En fait, je parle aussi avant de la situation actuelle. C’est juste plus dissimulé …

      Le point sur la culture sera à discuter de vive voix: il y a plusieurs points à amener. De plus, l’auteur amène la réflexion et pas les réponses 😉

      Et oui, il y a vraiment un train avec des croix faites avec du scotch.

      La méditation continue …

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *