Invisum V. Au fond du cri

Ils sont hommes, femmes, enfants et vieillards.
Enfermés dans un carcan de lumière.
Ils sont jeunes, forts, fatigués ou crevards.
Empêtrés dans les règles de leur misère.

Depuis des jours, ils s’efforcent de faire ce qu’on attend d’eux.
Ils respectent, raisonnent, discutent et ne s’opposent pas.
Depuis des semaines, ils sont réduits à ce qu’on a fait d’eux.
Une aura de consentement et de désaccord dessine l’ombre de leurs pas.

Ils ne sont pas dupes, voient bien ce qui se passe.
Ils comptent les minutes, se savent dans une phase de transition.
Dans cet interlude, certains montrent même leurs figures lasses.
Mais cela ne sert à rien, personne ne prend garde à leurs tribulations.

Ils espèrent, parlent du monde d’avant.
Ils regrettent leur soi-disant sécurité, maintenant poussière dans le vent.
Ils sont hommes. Ils ressentent, réfléchissent, souffrent et jubilent.
Passent par l’espoir, le souffre et l’atrabile.

Ils sont nous. Ils attendent l’ère du changement.
Ils sont eux. Personne ne veut s’identifier à leurs tourments.
Ils SONT. Hommes, femmes, enfants et vieillards.

Grégoire claque la porte d’entrée. Il arrache ses chaussures de ses pieds et suspend violemment sa veste à la patère. Il n’en peut plus de cette situation, de cet entre-deux hypocrite. C’était plus simple avant quand tout le monde restait tapi chez soi. Tandis que maintenant, on ne sait plus.

Il vient de se faire tancer par un quarantenaire qui lui a fait une scène devant un feu rouge. Distance. Insensé. Cette jeunesse!

Les mesures actuelles sont simples mais entre ceux qui s’y tiennent et les autres, les malentendus sont rois.

Il repense au téléphone de sa mère qui a déposé chez lui toute son angoisse et son exaspération. Il ne voit plus ses parents depuis des semaines. Est-ce une protection de se séparer de ceux qu’on aime?

Il repense aux rires étouffés qu’il a entendus l’autre jour en passant à côté d’un des carnotzets du village. Si personne ne respecte les mesures, à quoi servent-elles?

Il repense à la mine compassée des pontes qui nous gouvernent lors de leur dernière conférence de presse. La situation est éprouvante mais est-ce une raison pour prendre cet air lugubre et faire ces têtes d’enterrement?

Il s’effondre sur son fauteuil et ferme les yeux.

Peu à peu, ses traits se détendent. Son souffle redevient régulier.

Il y a des jours où la seule réponse est de se plonger dans le néant.

Qui sont ils pour décider de nos vies?
Pour nous imposer leurs visions, leurs idées et leurs cris?
Qui sont-ils pour restreindre nos libertés?
Pour bafouer nos esprits sans clarté?

Ils nous écrasent, nous englobent et nous éblouissent
Avec leurs préceptes aux antipodes de ποιεσιϛ.
Ils nous dominent et nous illuminent
Phares au milieu de cette bruine.

Qui sont les autres pour s’accaparer nos destinées?
Pour s’octroyer le droit de contrôler nos foulées?
Pour enchaîner nos déplacements et nos conversations
Sous prétexte d’aide, de sauvegarde et de protection.

Et qui sommes-nous pour refuser leur grandeur d’âme?
Pour réfuter et remettre en question leurs obsessions avec le seul pouvoir de nos calames?
Qui sommes-nous pour crier dans le tout?
Qui sommes-nous?

Et qui sont ces pontes qui nous semblent supérieurs?
Apocalypse de clameurs dans la douleur.
Pourquoi réalisent-ils seulement maintenant que nos vies ne tiennent qu’à un fil?
Qui sont-ils?

2 Comments

  1. C’est ça 😊
    Et je n’ose pas imaginer comment ça a été lors de la peste ou de la grippe espagnole 😔

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