Invisum VI. Evocation

Premier rayon de soleil de derrière le mont de l’Arpille.

Les chalets de bois sombre et les bâtiments modernes projettent leurs ombres sur le village endormi. Rien ne bouge, rien ne retentit.

Tout à coup, une ombre remue sur les pavés de la rue principale. Une silhouette avance dans le noir.

La lumière révèle un homme à la barbe poivre et sel qui marche d’un pas tranquille vers le magasin du coin; son regard clair scrute la place du village.

Un peu plus loin, une deuxième ombre déboule sur un parking désert, entre dans la danse. Un corps jeune et une assurance tranquille.

Grégoire se dirige vers Luc qui l’attend devant les stores baissés du magasin. Coupant court à toute effusion matinale, Grégoire fait un signe de tête à Luc et pointe son index en direction d’un entrepôt derrière le petit commerce.

Luc acquiesce, fait quelques pas, ouvre la porte et pénètre dans la nuit. Grégoire abat sa main sur l’interrupteur. Ebloui, il se frotte mollement les yeux. Les deux hommes se mettent à l’ouvrage.

Durant les premières heures du jour, ils préparent des commandes providentielles à l’intention de la sagesse du village. Certaines personnes âgées n’osent plus sortir. Grégoire, voulant se rendre utile pendant cette crise, s’est proposé de livrer à la fameuse catégorie à risque. Il n’a pas fallu longtemps pour que Luc se retrouve aussi dans la combine.

La cloche sonne 9 heures. La tournée des deux combattants peut commencer, ce jeu de proximité et distance, de regards et de silences, de chaleur discrète. Car c’est de ça qu’il s’agit: d’une aide humanitaire limitée par la frayeur, d’une générosité entravée par la distanciation sociale.

Là, une pancarte indique où poser les commissions et où se trouvent les rafraîchissements offerts par la maison.

Ici, c’est une matrone souriante qui gère les opérations perchée sur son balcon. Elle papote gaiement tout en racontant le b.a. -ba de la ménagère en confinement.

Là-bas, c’est une ombre qui fait bouger les rideaux. Aucune indication, pas de remerciements. Juste une impression de détresse.

Chaque foyer vit la situation différemment, a d’autres principes que ceux du voisin. Un ballet constamment renouvelé dans lequel évoluent Luc et Grégoire.

La fin de la matinée voit venir la fin de cette activité solidaire.

Après avoir livré le dernier ravitaillement, les deux compères s’asseyent sur un banc pour souffler un peu. Ils discutent quelques minutes. Les journaux. la femme qui leur a hurlé de garder la distance alors qu’ils étaient à 10 mètres de la porte. Le village. Les commerces et les écoles qui vont bientôt ouvrir.

Voyant que la discussion va encore durer, Luc propose à Grégoire de venir boire un coup chez lui. En général, ils seraient allés en descendre une à la crêperie, mais celle-ci est encore fermée.

Le duo se dirige donc vers le raccard de bois noir de Luc. Grégoire s’assied sur le banc devant l’entrée – là où la vue est la plus belle – pendant que Luc boutique à l’intérieur. Il finit par ressortir avec deux verres à pied et une bouteille de fendant du Valais. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, le liquide doré est servi. Puis dégusté.

Les deux hommes profitent de l’instant en observant la montagne. Ils sont bien.

Ils sont satisfaits du travail de la matinée, d’avoir pu aider le village; un peu de lumière dans la pénombre.

Ils savent que la situation va durer encore longtemps et revêtir de nombreux visages. S’adapter est le maître-mot. Entrer en osmose avec le monde et les passions des hommes.

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