Invisum VII. Puits en arrière

La porte s’ouvre sur une noiraude aux yeux pétillants.

– Bonjour! Vous venez pour la rénovation du parquet?

– Bonjour. Oui, c’est ça. Je m’appelle Grégoire Mathey.

– Enchantée, dit-elle avec un grand sourire, moi c’est Sophie. Entrez seulement.

Elle ouvre la porte en grand, tend une bouteille de désinfectant à Grégoire et lui fait signe de la suivre à l’intérieur. Après s’être désinfecté les mains, il lui emboîte le pas. Ils arrivent sur une grande pièce à vivre éclairée par une baie vitrée.

– Vous voulez boire quelque chose?

– Volontiers un verre d’eau.

D’un geste élégant, la femme s’empare d’un verre sur l’étagère et le remplit d’eau du robinet. Elle le tend à Grégoire. Son regard amusé est impénétrable.

– Vous n’avez pas l’air d’avoir peur, lui sort Grégoire en lui tendant le verre vide.

– Je devrais? Sans offense, mais vous n’êtes pas terrifiant.

– Je veux dire avec la situation, le virus.

Elle ne répond pas tout de suite et finit par dévoiler un sourire énigmatique.

– J’ai choisi de ne pas laisser la peur me dominer. Prudence, oui. Panique, non.

– Je ne sais pas. Je vous pose la question car j’ai eu droit à des clients paniqués depuis que j’ai repris mes travaux à domicile. Les masques, une distance de quatre mètres …

– Et bien. Je dirais que nous entrons dans des temps incertains. Chacun fait ce qu’il peut et ce qu’il veut, réplique-t-elle, philosophe, en haussant les épaules. Je vous montre ce qu’il y a à faire?

– Volontiers, approuve Grégoire.

Pensif, il monte les escaliers après elle. Il traverse un couloir décoré de miroirs, de photos et de dessins d’enfants et débouche sur une grande pièce aérienne au plafond haut. De cinq velux ovales coulent des puits de lumière qui viennent se fracasser contre un parquet en noyer parsemé de rayures et de marques. Grégoire hausse un sourcil.

– Inutile de vous dire quoi que ce soit, vous savez ce que vous avez à faire et votre regard parle pour vous, dit Sophie espiègle.

– Nous sommes d’accord, vous n’avez pas changé d’avis? Je ponce et huile le parquet, c’est tout?

– C’est exactement ça, merci. Une rénovation écologique! Je vous laisse travailler du coup.

Grégoire l’entend à peine s’éclipser. Son attention est déjà happée par sa tâche. Il scrute le plancher. Après un instant, il descend chercher le matériel nécessaire dans sa camionnette. Puis, il se met au travail et plonge dans sa conscience.

Ce déconfinement est-il une libération ou une contrainte? Déjà chacun se met à interpréter les directives à sa manière, plus personne ne sait ce qu’il faudrait faire ou éviter. Je ne sais pas si parler de prison est pertinent; mais si avant nous étions (volontairement) en cage, je n’arrive pas à m’ôter de l’esprit que nous entrons tous dans une phase de liberté surveillée.

La main droite sur sa ponceuse, Grégoire passe lentement la machine sur le plancher à l’anglaise. Il suit le sens vertical des lattes, ses yeux verts d’eau s’immergent dans le bois sombre qui lui fait face.

Intéressante la réaction de cette femme, Sophie. Un mélange de désinvolture et de prudence. Pour reprendre les mots de Luc, en voilà une qui sait voir les étoiles dans la nuit.

Après le ponçage, Grégoire s’empare de sa bordureuse. Ses yeux se froncent en passant dans les zones moins accessibles.

Il faudra que je montre les photos que j’ai prises il y a quelques semaines à quelqu’un. Je pourrais même les envoyer à un journal peut-être.

Après avoir pris soin d’enlever jusqu’à la dernière lueur de sciure, Grégoire passe son rouleau imbibé d’huile sur les lattes poncées. Il retire les surplus avec un chiffon. L’huile pénètre petit à petit dans le bois.

Ça n’as pas été facile quand même. Il y a des fois où j’aurais voulu tout envoyer bouler, où j’aurais voulu abandonner toutes ces mesures à la con, juste pouvoir vivre comme toujours.

En attendant que la première couche d’huile sèche, Grégoire s’assied sur l’escalier avec son ordinateur portable. Il répond à quelques mails, quelques demandes d’offres, quelques téléphones. Après cet interlude, il retourne dans la chambre mystique et repasse une couche d’huile sur le plancher.

Dommage que je n’aie plus le temps d’aider Luc à livrer les personnes âgées du village. En même temps, je doute que cela dure encore longtemps. Tout change et bouge constamment.

Grégoire se lève et contemple son œuvre. Le bois du parquet a retrouvé son aspect d’antan. Une fois sec, il reflètera la clarté chutant du plafond. Grégoire esquisse le sourire satisfait du travail accompli. Il jette un dernier coup d’oeil à la pièce et retourne vers le couloir. Il retrouve Sophie installée à la table en bois de la cuisine. Le buste en avant, elle écrit dans un petit carnet; ses cheveux noirs masquent les traits de son visage. En entendant Grégoire, elle se redresse, ferme le carnet et se tourne vers lui.

– Vous avez fini?

– Oui. Il faut juste attendre que ça sèche.

– Merci. Merci beaucoup pour votre travail de qualité.

– Vous ne voulez pas y jeter un coup d’oeil avant que je parte?

– Je vous fais confiance. Je suis sûre que le résultat sera magnifique.

– …

Grégoire reste sans voix devant cette femme énigmatique.

Puis, il se reprend et entame des salutations. Sophie le salue chaleureusement et glisse un petit papier cartonné blanc dans sa main avant de le congédier.

Après avoir entendu la porte se refermer doucement derrière lui, Grégoire jette un coup d’oeil à l’objet. Rien. Il le tourne et finit par lire l’inscription.

Sophie Moret

Peintre chromothérapeute

Grégoire met la carte de visite dans sa poche et se dirige vers sa camionnette. Des étincelles d’amusement virevoltent dans les ondes de ses yeux.

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