Invisum VIII. A travers brume

Une silhouette encapuchonnée marche dans la brume, cette brume sauvage qui nimbe la vallée lors des jours pluvieux et rend les hameaux indiscernables.

S’approchant des premiers chalets, on y voit plus clair. Un pantalon quelconque, un ciré sombre, une barbe poivre et sel qui dépasse du col. L’homme débouche sur le parking central, longe l’épicerie et emprunte la route principale. Encore quelques pas et il se dirige vers un bâtiment plus lumineux que les autres, un phare dans le brouillard. Il monte les quelques marches de l’entrée. La main sur la poignée, il jette un dernier regard vers la brume. Puis, il entre.

Le voilà tout de suite envahi par une chaleur légèrement moite, par des papotages tranquilles et par une odeur de crêpes et de bière. Il enlève son ciré, le pose sur la patère et se tourne vers le comptoir.

Sylvie, la patronne, le salue distraitement et lui lance un coup d’oeil interrogateur, en haussant un peu le menton. Luc répond par un hochement de tête et va s’installer à une table du fond. Peu après, Sylvie lui apporte un verre de cidre qu’il sirote en observant la salle.

Peu à peu, la crêperie se remplit de travailleurs fatigués. En les voyant, Luc plonge dans sa mémoire, dans cette époque pas si lointaine où lui aussi avait un emploi fixe. Il revoit la maison d’édition où il travaillait en plaine, ses employés passionnés, ses bureaux où on parlait de livres, les piles de manuscrits à feuilleter ou examiner. Elle a fermé depuis, écrasée par la concurrence des grandes villes, par ce marché du livre devenu business. Dès lors, Luc cherche du travail, fait des petits boulots, lit toujours autant et s’occupe des montagnes environnantes. Si les fins de mois sont plus difficiles, il a retrouvé la nature et ce temps précieux que beaucoup oublient.

Un raclement de chaise le tire hors de son passé. Il lève la tête et se retrouve face à un vieux bonhomme au visage ridé et aux cheveux blancs hirsutes.

– J’peux m’assoir? demande le vieux Raymond.

– Bien sûr! acquiesce Luc en lui montrant la chaise vis-à-vis.

Raymond s’y ‘enfonce et commande, faisant en sorte que sa voix traverse le brouhaha de la salle. La serveuse accourt avec une pression et disparaît dans un mouvement fluide. Après avoir dégusté quelques gorgées, il prend la parole.

– Alors Luc? Toujours rien trouvé?

– Alors Raymond? T’as réussi à sortir de chez toi?

Leur petit combat de coqs habituel se poursuit en piques.

– Sans rire, poursuit Raymond, comment ça va?

– Mais bien et toi? Je profite de la fin de la semaine …

– Mais tu ne fais rien.

– Toi non plus, je te rappelle. Et pis ce n’est pas vrai. Quoi qu’on fasse, on en tire toujours de la fatigue …

Les deux hommes font partie d’une génération qui révère le mot faire et pour laquelle un homme, un vrai, se définit par un travail fixe. D’accords ou non, les codes de leur temps ont la vie dure.

Pensifs, ils se regardent dans les yeux et lèvent leurs verres pour trinquer à leurs activités respectives. Puis, Raymond finit le sien d’une traite et prend la parole:

– Ça a été dur ces derniers mois. Toi qui es plus jeune, je ne sais pas si tu peux t’imaginer. Du jour au lendemain, plus de bistro, plus de cartes, plus de famille. Et ces téléphones constants pour combler le vide. Et cette pression! Tout le monde insistait pour que nous restions chez nous. La famille, la société, les journaux. Est-ce que nous avons encore notre mot à dire? Heureusement que nous vivons en montagne. Si en plus j’avais été coincé en ville, je ne sais pas si je serais encore là …

Luc finit de buvoter son cidre et rétorque:

– On en a tous bavé tu sais. Vous peut-être plus que les autres … Même si chaque génération a eu ses difficultés. J’ai dû prendre sur mes économies. Grégoire a été au chômage partiel. Sylvie a dû fermer pendant deux mois. Et pourtant nous sommes tous là. Erodés par les tempêtes, mais campés sur le littoral de nos existences …

Pour toute réponse, Raymond recommande une bière, se lève, dévisage la salle et porte un toast silencieux. A l’espoir, au renouveau et au mystère de cette mer qui nous trimballe au gré des marées, des récifs et de la houle d’un monde en inconstance.

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