Chroniques d’un Suisse au Québec : I. Les premiers pas sur le Nouveau-Monde

Écrit le 27 août 2021

Ça y est ! C’est le grand jour. Après un long couloir de démarches en tout genre, je pars aujourd’hui, le jeudi 26 août 2021, au Canada pour y entamer ma maîtrise (master) en lettres, cheminement recherche-création à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). Après avoir quitté la Suisse hier (mercredi) et avoir passé une nuit à Paris avec une amie, me voilà à l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle pour prendre mon vol pour Montréal. C’est le début de ce que l’on pourrait appeler « la valse des portiques ». Il est environ 11 heures du matin et je m’installe dans une première queue pour enregistrer mes bagages. Je suis détendu, j’ai le temps – mon vol ne part qu’à 14h45 – et j’observe la frénésie qui m’entoure. En fait, légère rectification, je ne suis pas si détendu que ça. Je contrôle une fois la liasse des documents nécessaires à mon entrée au Canada et que j’ai classés dans une fourre rouge avec des post-it jaunes pour pouvoir me repérer. Je tourne les pages les unes après les autres en espérant avoir fait tout juste et n’avoir pas oublié une étape. Après environ une demi-heure d’attente, je peux enregistrer mes bagages. La dame en face, séparée par une vitre, me demande d’un ton lisse de lui présenter mon passeport, mon résultat du test PCR (que j’ai passé mardi matin), ma lettre d’acceptation au permis d’étude et ma lettre d’acceptation de l’université où je vais aller étudier. Après quelques questions, elle me donne son feu vert en enregistre mes bagages. Heureuse surprise, elle enregistre ma deuxième valise gratuitement car celle-ci est plus petite que la taille qui m’est permise pour le deuxième bagage. Moi qui avais trimé la semaine passée pour contacter la compagnie Lufthansa pour ajouter une deuxième valise sur mon billet d’avion …  Cela fait, je peux passer (!) et je me dirige vers le deuxième contrôle, celui du passeport (la douane peut-être ?). Je montre mon passeport et passe cette fois directement dans la zone suivante, celle des portiques de sécurité. Après les avoir passés et avoir bu cul sec 0.75 l d’eau (j’avais oublié de vider ma bouteille), j’entre dans la zone duty free. Je souffle un bon coup et m’installe à un café avec une salade et un yaourt. Petit coup de stress car ils annoncent les derniers passagers du vol pour Montréal. Venant de m’assoir avec mon dîner, je me lève rapidement et me dirige vers l’écran qui indique les départs. Après quelques secondes tendues, je me rends compte qu’il y a deux vols qui partent pour Montréal le même après-midi et que je prends le deuxième. Ouf ! Je me rassieds et profite de la pause.

Quelques instants plus tard, vers 14h, c’est l’heure de l’embarquement. Après une petite demi-heure d’attente, j’entre dans l’avion et découvre mon siège au milieu de l’allée centrale. Dommage ! Les moins bonnes places car on ne voit pas les hublots et on est dépendants des autres pour sortir. Je m’assieds et attends de découvrir mes compagnons de voyage. Ils arrivent après une quinzaine de minutes. Je leur dis bonjour mais n’obtiens pas de réponse. J’en déduis qu’il n’y aura ici aucune velléité de contact et continue mon observation des passagers qui s’installent. Tous passent par le même processus : ils cherchent leur siège, déposent leur bagage à main dans les compartiments supérieurs et s’asseyent. Au bout d’un moment retentissent les annonces traditionnelles – bienvenue, sécurité, mesures, etc. – plus ou moins écoutées par les passagers. L’accent de la responsable du vol est intéressant. Je ne comprends pas grand-chose mais me dis que c’est normal, qu’il faudra que je m’habitue aux différents accents québécois. Mais quand elle réitère son annonce en anglais, je comprends tout. Elle est anglophone et parle français avec un accent à mi-chemin entre l’anglais et le québécois ! Une combinaison pour le moins intéressante … Bref ! Le vol décolle et il s’agit de s’organiser pour mater ces huit heures de voyage. Je commence par une sieste musicale. Puis, c’est le moment du repas, où je tente un poulet-ratatouille accompagné de sa petite polenta. Je souris en la voyant car il y a des grains de maïs entiers dedans. Je pense à mes ancêtres tessinois et lombards qui se retournent dans leur tombe. Ensuite, je regarde un premier film (L’amore a domicilio) au plot étonnamment absurde (et ça fonctionne !), je passe une première fois aux toilettes pour me dégourdir les jambes, je termine mon livre en cours (The children Act), je regarde un deuxième film que j’avais déjà vu (Raya and the last dragon), je repasse aux toilettes pour bouger un peu et j’entame un troisième film (No reservations ou Table pour trois au Québec) que je ne finirai pas car nous arrivons à Montréal. Ce voyage en avion est pour le moins intéressant : tout le monde ayant fermé son hublot, le trajet s’est fait comme dans une nuit perpétuelle rythmée par des annonces, des repas et des films et sonorisée par le bruit puissant de la ventilation. C’est un non-lieu, un non-temps dont la bulle explose dès l’annonce de l’arrivée. D’un coup, tout le monde se lève précipitamment. Le moment où l’on remarque combien de monde était condensé dans ce petit espace de conserve … J’aime toujours beaucoup ce moment où les gens se lèvent brusquement et … attendent ensuite l’ouverture des portes pendant une dizaine de minutes, recroquevillés entre les sièges, les autres passagers et le plafond de l’avion. Après ces dix minutes, je me lève à mon tour et sors de l’avion pour goûter aux délices de l’air frais made in Québec. Ou pas ! J’entre directement dans l’aéroport et le masque (ou couvre-visage) ne permet pas franchement de sentir les effluves de la brise caresser les pores de mes joues transpirantes.

Après quelques minutes de marche, tout le monde s’arrête. Je regarde l’heure, il est 16h30 au Québec donc 22h30 en Suisse. Je réprime un bâillement, la fatigue commence à pointer le bout de son nez. Je me secoue énergiquement car la journée n’est de loin pas finie. Il est temps de tout donner pour pouvoir sortir de l’aéroport. Je patiente donc dans la queue quand un homme corpulent de taille moyenne passe sur le tapis roulant à côté en tonnant « Connections ! Connections ! Follow me please ! ». Hum … Connections ? Son homologue féminine reprend le flambeau plus délicatement (elle a un micro) en français : « Correspondances, correspondances ! Veuillez-nous suivre svp ». I get it, c’est pour les voyageurs qui prennent un autre vol et ne s’arrêtent pas au Québec …

Passé 45 minutes d’attente, j’arrive sur un balcon qui donne sur un grand hall où arrivent les passagers. Juste avant de descendre, je rencontre dans un coin un étudiant du service AccueilPlus qui réceptionne les étudiants internationaux à leur arrivée à Montréal. Si l’on s’inscrit à l’avance, ils nous font gagner du temps pour recevoir le permis d’étude et nous accueillent à Montréal et au Québec (un service que je recommande chaudement). Après avoir pris un coupon bleu que je glisse dans mon passeport, je descends l’escalier et me retrouve devant une canadienne dont le rôle est la séparation des files. Gauche pour les non-vaccinés, droite pour les vaccinés-deux-doses-moderna-pfizer-astra-zeneca. Je l’observe, assez fasciné je l’avoue, donner ses directives. Toute douce en français, elle martèle les mots en anglais avec une grosse voix autoritaire, puis repasse en français pour roucouler avec deux bambins dans une poussette et papoter avec la maman. Après une autre demi-heure d’attente, je dois insérer les raisons de ma venue sur une machine et me fais réprimander par l’homme de surveillance. « Pas comme ça, monsieur, svp ! », crie-t-il d’un ton sec et exaspéré lorsque je dois poser mon passeport sur la borne et ne le pose pas tout de suite correctement. Cela fait, la machine imprime un papier avec des lettres mystérieuses. Après un petit quart d’heure d’attente, je le montre à une dame en uniforme bleu marine des pieds à la tête. Elle me demande mon passeport et le papier avec les lettres impénétrables (pour moi). Elle me demande gentiment si j’apporte des biens à déclarer, je lui dis que non et elle me dit que c’est le sens des majuscules notées sur le reçu. Je m’excuse de mon erreur qu’elle corrige et rectifie avant de m’envoyer faire la queue derrière elle. Je passe et me trouve dans une salle d’attente où je devrais recevoir mon permis d’études. C’est là que je comprends à quel point le service AccueilPlus est … le graal. Je prends un ticket dans une machine pour pouvoir passer devant les agents d’immigration. J’ai le numéro B273, ils en sont au B201. Cela signifie : une bonne heure d’attente. Mais ! Le service AccueilPlus me permet de ne pas attendre jusqu’au numéro B273 mais … de recevoir mon permis d’études après 10 minutes. Thank heavens ! Il est 18h donc minuit pour moi (encore sur l’heure suisse) et chaque précieuse minute gagnée est une victoire. De plus, J’AI MON PERMIS D’ÉTUDE ! Me voilà envahi par une bouffée de soulagement, de joie et d’adrénaline : ce l’ho fatta ! Seul petit hic : je n’ai pas tout compris de ce qu’a dit l’agent d’immigration. Faute au masque et au plexiglas qui m’empêchent de bien comprendre ce disent tous les agents de tous les guichets que j’ai passé jusqu’à maintenant. J’ai déjà demandé un certain nombre de fois de répéter mais là, la détente et l’euphorie (ainsi qu’un peu de peur, je l’avoue) font que je ne lui demande pas de répéter. Mince ! Je dois aller où maintenant ? Je me décale un peu sur le côté pour poser la question à une Française qui a reçu le permis d’étude avant moi. Qu’est-ce qu’il a dit exactement ?  Elle me chuchote qu’elle comptait sur moi pour le lui dire. Hum … Nous patientons pour poser la question à celle qui vient après nous. Elle n’a rien compris non plus. Nous nous regardons, nous haussons les épaules et nous sortons de la salle en se disant que c’est bon, ça passe. Et … ça passe. Après la petite recherche de la valise, je comprends le sens du petit T autocollant qui a été collé sur mon passeport : j’ai été sélectionné pour passer un test PCR à mon arrivée (le gouvernement du Canada sélectionne des personnes de manière aléatoire). Je me mets donc dans une autre queue et passe le test. La personne qui me teste m’impressionne, elle a connaissance qu’une partie de la Suisse est italophone et me demande si je viens de cette région ! Puis, je me rends au guichet du service AccueilPlus où un monsieur me donne gentiment la bienvenue une demi-douzaine de fois, me donne quelques informations sur comment me rendre à mon AirBnb à Montréal et m’indique que j’ai la possibilité de convertir mon certificat covid suisse en pass sanitaire québécois. J’accepte et à 19h (heure du Québec), je sors de l’aéroport et goûte aux délices de l’air québécois (car je peux enlever le masque que je porte depuis une quinzaine d’heures).

Après une dizaine de minutes, je trouve l’arrêt de bus, patiente quelques minutes (le chauffeur prend sa pause en fumant une cigarette) et entre. Le bus n’est pas grand mais comporte peu de places assises, je m’assieds et tente de caler mes deux valises contre moi pour éviter qu’elles valsent dans le véhicule au moment du départ. J’esquisse un sourire car les boutons stop sont exactement comme ceux des bus suisses et italiens. Y a-t-il une entreprise mondiale qui détienne le monopole de la fabrication des boutons stop dans les bus ? Puis, le chauffeur démarre et le bus s’engage sur une autoroute à trois voies. Je regarde par la fenêtre : l’herbe sèche, les nombreux bâtiments en brique, les enseignes de grandes surfaces. Le tout me donne l’impression d’être dans une grande zone industrielle. Je me dis que l’aéroport est excentré et que nous allons nous approcher du centre-ville. Après une heure de bus, je commence toutefois à me dire que quelque chose cloche. Le bus est encore sur l’autoroute et le décor n’a pas changé. Je fronce les sourcils et observe mieux. Les panneaux, l’ambiance, la route. Holy crap ! Ce que j’avais pris pour l’autoroute est en fait … la route. Dammit ! La route à trois voies que j’avais prise au début pour une autoroute est plus grande que les autoroutes suisses à deux voies et la zone industrielle est en fait la ville. En regardant mieux, j’aperçois des quartiers résidentiels dans ce que je pensais être une zone industrielle. Moi et mes réflexes de Suisse ! Que les lecteurs me pardonnent mon jugement initial, je tiens à préciser qu’à ce moment-là, il est 20h au Québec et donc 2h du matin pour moi. En sortant du bus, j’ai donc l’impression étrange d’être déposé au bord de l’autoroute. Je traverse donc « l’autoroute » pour prendre mon bus suivant et arrive dans le quartier de mon AirBnb vers 20h30. Après un petit moment de panique (Suis-je au bon endroit ? Vais-je trouver mon logement ?) et une invective amusée de deux enfants du quartier (« Mais monsieur ! Les vacances c’est fini ! ») à laquelle je réponds en leur disant que je ne suis pas en vacances, mais que je viens étudier au Canada et que je viens d’Europe (ils ouvrent grand les yeux car ils entendent mon accent étranger), je finis par trouver mon AirBnb. Péripéties pour ouvrir la porte, quelques rangements, une douche et je vais rejoindre Morphée. Il est 21h20 (heure du Québec) donc 3h20 du matin en Suisse.

Je me réveille le lendemain matin (le 27 août 2021) à 8h (heure du Québec) et en profite pour utiliser ma cafetière flambant neuve. Mon logeur soit loué : il y a du café dans les placards de la cuisine. Vive lui ! Après un moment de lecture, je pars en exploration faire les courses dans le supermarché (Est-ce le mot québécois ?) tout près de mon AirBnb. Surprise ! Moi qui m’attendais à un dépaysement ne l’est … pour le coup pas du tout. Les supermarchés sont exactement pareils. Peut-être un peu moins propres et rangés que la Coop ou la Migros mais on y trouve de tout ! Je ne sais pas comment ce sera à Rimouski mais, à Montréal, je pourrais manger comme en Suisse (à peu de choses près, pas de traces de fromage à raclette). Quelques embûches peut-être – les numéros des fruits et des légumes sont notés sur l’étiquette en microscopique au-dessus d’un code-barres et les myrtilles sont des bleuets (ou les bleuets sont des myrtilles ?) – mais rien de mirobolant. Juste les pièces en dollars canadiens. Si je ne m’abuse, certaines pièces n’indiquent pas leur valeur ; il faudra donc que j’étudie tout ça. Passé les courses, je rentre dans mon appartement et range les courses dans … un immense frigo (je pourrais entrer dedans avec ma maman) et entame une journée de repos. En définitive, il semble que, entre la Suisse et le Canada, ce soit finalement bien une histoire de taille(s).

7 Comments

  1. Coucou 👋
    Génial le texte, complimenti 🎉 et je suis très honorée de m’être vue visualisée dans un frigo, fût-il géant 😉.
    Baci affettuosi et bon vent 🌷☀️
    Et une petite citation d’Alejandro Jodorowsky qui te correspond tout à fait: « Si la vie est un rêve, il faut le vivre à fond, vis, vida, vis! »
    Maman

  2. Dans ton mail tu m’avais dit qu’il y avait des moments difficiles, je comprends un peu mieux.
    Je pense qu’à ta place j’aurais paniquée. Enfin non, si j’avais été à ta place je ne pense que j’aurais eu le courage de partir aussi loin seule.

    Bref, profite bien de cette nouvelle vie qui s’ouvre à toi. Ne prends pas trop l’accent québécois 😛

    1. Hoi Caroline!

      Mille mercis pour ta lecture 🙂 Mon installation touche à sa fin et je prends mes marques … Et l’accent québécois est un peu un mythe je trouve. Il est certes là mais je comprends tout.

      A voir si je vais le prendre 😉

      Au plaisir!

      Damiano

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