Chroniques d’un Suisse au Québec: II. Après un mois …

Écrit le 30 septembre 2021

Je suis au Québec depuis exactement 34 jours et le temps est venu de coucher sur le papier (ou sur la toile en l’occurrence) mes premières impressions sur le lieu, les gens, les us et coutumes et toutes ces petites choses qui font le sel d’une vie bien sûr. Avant de commencer, je tiens à préciser que les éléments suivants ne sont pas classés dans un ordre exhaustif (je suis uniquement le fil de ma mémoire) et que je ne tiens nullement à juger mais bien à méditer sur le monde qui m’entoure.

Le tutoiement

On le dit beaucoup, on l’explique et le développe sur youtube, c’est bien sûr le fameux tutoiement québécois. En effet, il y a ici une autre manière d’aborder l’autre dans les premiers instants. Avant de commencer, je tiens à préciser que je me trouve à Rimouski, donc en région, et que mes observations sont uniquement basées sur ce que j’ai vu ici. Et donc, si j’entre dans une librairie, un café, dans un atelier de réparations de vélos, je suis tout de suite tutoyé par la population locale. En tant que Suisse où le vouvoiement est de mise (idem, il s’agit de mon vécu et de mes impressions), je trouve particulièrement intéressant le fait de me faire tutoyer directement par des personnes … mais que je ne connais pas en somme ! En ressort beaucoup de chaleur dans l’interaction je trouve. Par contre, il faut faire attention car le tutoiement ne recouvre pas la même fonction dans les rapports sociaux. Il me semble qu’en Suisse, je tutoie les personnes dès que je suis d’accord de les faire passer dans une sphère plus intime. En fait, peut-être pas si intime que ça (disons semi-intime ?), mais je vais thématiser le tutoiement (par une question de type : Je peux te tutoyer, ça ne te dérange pas ?) et si je commence à tutoyer mon interlocuteur, cela va teinter autrement notre interaction sociale qui va devenir plus proche d’une certaine manière. La descente vers une relation qui peut par exemple aller au-delà d’un simple lien professionnel sera dans tous les cas amorcée. Ici, rien de tout ça. Le tutoiement n’est aucunement lié à la sphère intime. Ainsi, si je me fais tutoyer à la librairie, il s’agit toujours d’un rapport vendeur-client et pas d’autre chose. Une histoire à méditer … 

Le décalage initial

Mon arrivée à Rimouski a été teintée d’un certain sentiment de décalage assez cocasse. En effet, je n’étais pas encore allé au centre-ville qu’on me disait que des livres avaient été commandés à la librairie. Je n’avais pas encore de numéro de téléphone canadien mais déjà des plans de cours détaillés et des échéances pour les 4 prochains mois. Nous avions à peine trois assiettes dans la cuisine mais nous réfléchissions déjà tous à nos projets de bac (bachelor) et de maîtrise (master). En somme, une sorte de décalage : les bœufs des sphères intellectuelles venant bien avant la charrue de la vie pratique. Le summum a quand même été lors de l’ouverture d’un compte en banque ici. Déjà, je passe sous silence toutes les petites différences entre le système bancaire suisse et le canadien (Comment ? Les Canadiens n’utilisent pas l’IBAN ? Etc.) Je suis entré tout frais dans le bureau de ma banquière à 17h (contact direct : yes !) et j’en suis sorti … à 19h20. A part ça, l’apothéose s’est révélé être le moment où ma banquière m’a demandé … si je voulais souscrire à l’assurance-vie de Desjardins (ma banque canadienne). Moi : De quoi s’agit-il exactement ? Ma banquière avec son ton commercial enjoué : Et bien, cela règle les détails de votre décès au Canada, pour rapatrier le corps, pour gérer vos affaires ici, etc. (à prononcer ici etchètera). Excellent ! Cela faisait à peine six jours que j’étais au Québec et déjà, on me demandait comment je voulais y mourir et si j’y avais bien pensé …

Deux expressions grandioses

La parlure québécoise est bien connue à la ronde. Je ne vais pas revenir sur chaque détail. Mais il y a deux expressions qui me plaisent beaucoup car elles génèrent un positif dans l’interaction que je trouve magique. La première : ça me fait plaisir. Là où nous dirions de rien, je t’en prie ou à la rigueur service, le québécois dit ça me fait plaisir.

– Est-ce que je pourrais avoir du ketchup ?
– Oui bien sûr. Je t’apporte ça.
– Merci.
– Ça me fait plaisir.

Honnêtement, je trouve ça ben cute. Et surtout, il en ressort tellement de chaleur ! C’est peut-être un automatisme pour eux (comme notre je t’en prie) et ils ne réfléchissent plus au sens premier mais moi, pas habitué, je trouve ça magnifique. Une autre expression que j’aime beaucoup est le tout est à ton goût ? du serveur qui vient vérifier si tout va bien. Le lecteur notera le fameux tutoiement. Outre ça, j’y trouve un côté mi-surrané, mi-moderne. Que dire ? C’est le fun.

Le détail qui me ferait rester ?

Ici depuis même pas un mois, je suis tombé en amour avec cette coutume et je ne m’ennuie pas du tout de la Suisse à ce niveau-là. La situation : moi au supermarché pour faire mon épicerie (les courses). J’arrive à la caisse, je patiente quelques instants et quand vient mon tour le caissier me dit … Allô, ça va bien aujourd’hui ? La première fois j’ai comme … buggé. Littéralement. Le caissier me demande comment je vais ? Mais … pourquoi ? Qui a stipulé que nous allions sortir des rapports cordiaux mais suissement froids du type bonjour-bonsoir-le ticket svp-au revoir-bonne journée pour interagir en bonne et due forme? Passé ces premiers instants, je lui ai répondu et nous nous sommes taillé une petite bavette. La suite s’est révélée tout aussi truculente. Il m’a dit : Ah ! Tu viens de Suisse ! Mais pourtant tu n’as pas d’accent ! J’ai rebuggé. Je n’ai pas d’accent ? Quel accent n’ai-je pas en fait ? Un des accents québécois ? Effectivement, non. Un accent français ? Non plus, même si la différence est subtile pour les Canadiens (ici, on me prend toujours pour un français). Un accent africain ? Je veux dire, vous avez vu ma tronche ? Toujours poli, je l’ai remercié et j’ai bénéficié du rabais étudiant en vigueur chez SuperC du lundi au mercredi. Mazette ! Ils font des rabais étudiants au supermarché ? Mais j’adore ce pays ! Encore une fois, c’est le fun.

Le quiproquo

Globalement, ici, tout le monde voit d’où je viens. Pour moi, il s’agit quand même d’une petite surprise car you know je me trouve quand même dans une Province où on peut mettre comme 37 fois la Suisse. De plus, je n’ai pas la prétention de connaître tous les noms et emplacements de tous les états des États-Unis (même si je me défens maintenant gentiment avec les Provinces du Canada). Cependant, on m’a demandé une fois si je parlais des langues scandinaves. L’éternelle confusion entre Suisse et Suède … Le clou a été une fois au restaurant par une remarque de l’hostess : Ah, la Suisse ! Ça c’est le pays où l’alcool est pas cher, c’est ça ? Je lui ai gentiment répondu que chez nous, tout était cher. Puis j’y ai quand même réfléchi. A ma connaissance, les pays qui vendent le nectar de l’ivresse à des prix modiques sont les pays de l’est en Europe : la Pologne, la Tchéquie, les pays des Balkans, etc. Était-ce ce à quoi elle pensait ? Dans tous les cas, me voilà maintenant aussi un peu scandinave ou slave ! N’en déplaise à mon petit frère russophone …

Les pourboires

On le sait, on y est préparés. Au Québec, on donne des pourboires. Minimum 15 % dans les restaurants et les cafés et 10% chez le coiffeur ou dans un taxi. Ok ! Cependant, cette règle pose une longue spirale de questionnements qui n’a pas fini de tourner. Que se passe-t-il si je vais dans un café mais que je prends mon café à l’emporter ? Dois-je donner un pourboire ? Ou pas ? Et si oui, de combien ? Y a-t-il une différence si je reste trente minutes dans un café ou si je le squatte tout l’après-midi pour étudier ? J’ai posé la question à ces chers québécois et … eux-mêmes ne savent pas toujours très bien. Donc ! Un pourboire oui mais la règle reste floue et donne une part d’interprétation et de mathématiques au client. Moi qui suis habitué à la Suisse où on paye le prix et c’est tout, ça me change agréablement !

Deux cocasseries de plus

Des fois, on ne se rend pas compte de l’importance d’un objet du quotidien avant de ne plus pouvoir en disposer. Ainsi, le concept même de fourre plastique (des pochettes ou chemises en plastique pour nos amis français ) ne semble … tout bonnement pas exister au Québec. Wow ! Moi qui ai passé tout mon bachelor à classer tous mes cours dans des fourres … Je pense aussi à ma maman qui en a fait le B.A.-BA de son concept organisationnel, chaque aspect du quotidien étant classé dans une fourre dont le contenu est soigneusement titré au feutre sur le dessus de la fourre. Que ferait-elle ici ? Également dans le domaine bureautique, les feuilles n’ont pas le même format. Il ne s’agit pas de feuilles A4, les feuilles d’ici sont un peu plus petites … J’ai trouvé ça marrant.

Sinon, je viens de m’acheter un vélo et je m’interroge encore sur ce que je dois faire aux carrefours (croisements de 4 routes). Déjà, ici, pas de panneaux STOP mais des panneaux ARRÊT. Ensuite, à un carrefour, tout le monde doit s’arrêter, il y a 4 panneaux ARRÊT. Si tout le monde vient en même temps, qui passe en premier ? Sachant que le concept de priorité de droite n’existe pas … On m’a dit que c’est le premier arrivé qui passe. Mais si on arrive en même temps ? Bon ! J’arrête de pinailler, on s’arrangera à l’amiable …

Le détail frustrant

De nouveau au supermarché (décidemment !). J’ai une envie de viande et me dirige donc vers le rayon boucherie. Me voilà tenté par des petites tranches de cou de porc qui ont l’air assez sympathiques. Moi avec mes réflexes de Suisse : je prends l’emballage et me mets à lire l’étiquette pour connaître la provenance de la carne qui va peut-être bientôt remplir mon estomac. Je tourne l’emballage, je le retourne, je lis les étiquettes une fois, deux fois, trois fois. Et … rien ! Impossible de savoir quel voyage cet animal a fait pour finir dans mon assiette. Était-ce un porc québécois ? Parlait-il portugais du Brésil ? A-t-il fait plus de fois le tour de monde que moi ces derniers mois ? Impossible de le savoir ! Le problème n’est cependant pas isolé. Dans ma précédente chronique, j’étais étonné de trouver autant de produits exportés d’ailleurs. Mais d’où ? La réponse n’est pas toujours claire. Des fois, il faut regarder les petites lettres en gris clair dans le coin tout à gauche (Qui eût cru que ce serait comme de tenter de déchiffrer les obscurs alinéas des contrats suisses ?)  et parfois, il n’y a tout bonnement aucune information. L’étiquetage semble répondre à d’autres lois que celles que je connais. Soit ! J’avoue que ça m’agace quand même un peu. Il me semble que ça fait partie de mon droit de consommateur de savoir ce que j’achète ? Apparemment pas …

Le rêve américain ? Allias un fort sentiment de liberté

Ici, il s’agit plutôt d’une impression, de quelque chose que je n’arrive pas encore à bien identifier. Peut-être que cela vient plus des gens que j’ai rencontrés et qui sont dans mon entourage direct que de quelque chose de typiquement québécois. Peut-être que ça n’a rien à voir avec le lieu et l’endroit mais que ça vient de moi. Qui sait ? En somme, j’ai l’impression que les gens sont moins enfermés dans les convenances et la norme qu’en Suisse. En Suisse, j’étouffais parfois, d’où ce besoin de prendre le large. Ici, j’ai rencontré de nombreuses personnes qui ont beaucoup voyagé, sont parties en PVT à l’autre bout du monde. Il y en a d’autres qui recommencent le CEGEP (formation pré-universitaire, plus ou moins équivalente à notre secondaire II mais dont la structure est plus proche de celle de l’Université) à 30 ans car ils changent de plan de carrière ou veulent découvrir de nouveaux domaines. D’autres encore qui choisissent de partir dans une autre province du Canada, en Colombie-Britannique par exemple (donc quand même à 4500 km de Montréal) pour se refaire une vie en partant de zéro ou alors pour vivre une autre expérience pendant plusieurs années avant de revenir au pays. Si ces idées existent en Suisse, si de telles personnes sont également présentes, j’ai souvent eu l’impression qu’elles sont dépeintes par leur entourage comme originales ; un côté un peu fou, loufoque. Pourquoi partir ? Pourquoi quitter la sécurité pour tout recommencer ? Et pourquoi s’écarter de la norme ? Alors qu’ici, il me semble que thinking et living outside the box est plus valorisé, moins stigmatisé. Il s’agit peut-être seulement d’un sentiment qui m’est propre et qui vient peut-être du fait que je ne suis plus dans mon pays d’origine (en ce sens, je suis un peu l’étranger qui découvre tout et pour lequel tout est nouveau), mais ici … je me sens respirer.

La cerise sur le sundae

Un détail mais non des moindres. Je continue ma quête du chocolat québécois. Sans succès à ce jour. Heureusement, j’ai déniché un petit salon de thé où le thé est excellent, le service superbe et où ils ont un vaste assortiment de chocolats. Je veux dire, que demander de plus ? Et bien, quelle ne fut pas ma surprise d’y trouver … du chocolat Villars. A Rimouski, à 5600 km de Fribourg, on trouve du chocolat fribourgeois. Les mots m’en tombent !

12 Comments

  1. Cher Damiano,
    Que de douces réminiscences à te lire et t’imaginer en cette terre québécoise. Mon frère y a habité durant plus de vingt années et a en obtenu la nationalité. A en croire son accent résiduel, il y en ce monde quelque chose de si doux, si étrangement attirant que de notre pays de Fribourg semble suranné. Je ressens néanmoins un peu de nostalgie à la lecture de ton texte. Non point en termes d’un heimatweh sévérissisme, mais en ce qui permet de considérer les différences de fonctionnement, de rites, de codes et de coutumes qui rendent ton quotidien plus avenant. Cela n’est point possible sans avoir en soi les repères culturels qui ont fait de toi le plus Suisse des Suisses, trilingue en maître. La différence devient ainsi source d’enrichissement et non d’exclusion. L’éloignement crée ainsi une dimension élargie de la perception de son monde d’alors. La perception des différences rend l’aujourd’hui plus intense. L’éloignement rend le présent plus incisif. Je te l’espère autant que le froid qui s’annonce. Je te souhaite l’inspiration des froids mordants, des neiges enveloppantes, des muses sacrifiées aux hôtels du froid, des cristaux infimes de ta poésie.
    Amitiés d’Annelise

    1. Chère Annelise,

      Merci pour ton magnifique commentaire! Effectivement, je pense qu’on peut considérer au mieux les différences si on est bien conscient des us et coutumes de son pays d’origine. En ce sens, partir, c’est aussi réfléchir énormément à ce qu’on a quitté. Un phénomène paradoxal mais néanmoins très vrai …

      Avec toute mon amitié!

      Damiano

  2. Wow! Génial! C’est chouette de pouvoir partagé tes expériences et découvertes! Et de voir que “notre Suisse” n’est pas tout à fait la même 😉
    A propos de tutoiement, quelques expériences déroutantes pour moi aussi. Apparemment, en Suisse non plus, la question “On se tutoie?” n’est pas toujours d’usage avant d’entamer la discussion au tu, domaine professionnel compris. Codes sociaux à redéfinir!

    1. Hey!

      Merci bcp pour ton commentaire. Effectivement, c’est de ma Suisse que je parle et je suis bien conscient de comparer le tout avec mes impressions. Que ce soit ici, au Québec, ou là-bas, en Suisse.

      A discuter … 😉

      Damiano

  3. only beautiful and very interessant, I thought that was funny the thing with the Bank Desjardin, I hope you will have a good sojourn

    your little brother

  4. beautiful, c’était très bien écrit bravo pour certains anecdotes comme celui de la banque qui sont drôles et question: t’as trouvé du sirop d’érable artisanal j’espère que tu t’acclimates bien ton petit frère Giovanni

    1. Hey Giovanni!

      Thanks a lot for your comment and your reading.

      J’ai trouvé du sirop d’érable et du chocolat québécois au sirop d’érable 😉

      A bientôt!

      Damiano

  5. J’ai l’impression en te lisant de revenir 8 ans en arrière lors de mon arrivée en Suisse.
    Beaucoup de choses nouvelles, de mots nouveaux (surtout les nombres !!!!)
    Et surtout les 2 bizzareries les plus significatives: laisser passer les piétons à un passage clouté et croiser des personnes lors du promenade et se dire bonjour alors qu’on ne se connaît absolument pas.

    Chaque pays a ses bizzareries, ses coutumes. apparemment tu t’y sens plutôt bien donc profite à fond !

    Au plaisir de te relire

    1. Salut Caroline,

      Mille mercis pour ta lecture et pour les deux bizarreries. Est-ce que ça te fait encore étrange mtn?

      Et yep! J’adore le master que je viens de commencer 🙂

      Au plaisir,

      Damiano

      1. Et bien maintenant plus du tout . Plutôt l’inverse, quand je retourne en France, je ne supporte plus l’attitude des français :p
        On s’acclimate très vite aux différents pays

        Bonne semaine de vacances (lecture)

Leave a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *