Madame Hayat

Madame Hayat, c’est une femme mystérieuse, fuyante, fascinante et voluptueuse. Sila, c’est une étudiante en littérature, fine, observatrice, piquante et révoltée. Dans ce roman de l’écrivain turc Ahmet Altan, Fazil, un étudiant et passionné de littérature tombe amoureux de ces deux femmes et vit une initiation à la vie, aux mystères de l’amour, teintée du climat redoutable qui règne en Turquie ces dernières années.

Pourtant, je situerais le nœud de ce texte, son climax, ailleurs. Ancré dans des considérations politiques mais centré autour d’une réflexion abondante sur les relations humaines, ce roman m’a livré quelques perles que je tiens à partager aujourd’hui. Lectrices, lecteurs, sentez-vous libres de commenter les points suivants et de répondre aux questionnements posés. Pour pouvoir alimenter le débat …

***

Ma mère et mon père formaient le couple le plus heureux que j’aie jamais vu, comme s’ils partageaient le secret d’une joie inconnue de tous les autres. Avec moi, je ne pouvais nier qu’ils avaient toujours été tendres et aimants, c’eût été le plus ingrat des mensonges. Je me souviens d’eux, les soirs d’été, comme ils riaient ensemble sur le ponton devant notre villa. Alors je m’avançais, et après un moment de silence quand ils me voyaient arriver, ils m’incluaient dans leur conversation. C’était une sensation étrange, comme s’ils sortaient d’une chambre qu’ils avaient fermé à clef, où ils ne me laissaient pas entrer, pour venir me rejoindre dehors. Je n’entrais pas, et eux sortaient. L’image n’est sans doute pas exacte, mais c’est l’impression que j’en ai gardée. Si je me sentais mis « dehors », je ne m’en souciais pas trop : moi aussi, grâce aux livres, j’avais créé un monde d’où tous les autres étaient exclus, mes parents compris. Ainsi s’établissait un équilibre qui faisait le bonheur de chacun ; nous étions une famille unie, belle, heureuse. Mais on n’apprend pas grand-chose sur l’existence, dans les familles heureuses, je le sais à présent, c’est le malheur qui nous enseigne la vie.
(p. 31)

Cet extrait m’a fait réfléchir à deux points essentiels. Tout d’abord, je voudrais revenir sur la métaphore de la chambre partagée des parents de Fazil. Comme s’ils sortaient d’une chambre qu’ils avaient fermé à clef, où ils ne me laissaient pas entrer, pour venir me rejoindre dehors. Je n’entrais pas et eux sortaient. J’aime ce rapprochement entre les pièces d’une maison et les relations humaines. Il me semble qu’il y a certaines personnes avec qui on partage une connexion particulière, souvent sans pouvoir se l’expliquer. Cet espace à deux ou à trois (voire plus), ce serait comme une chambre qui nous appartient et dans laquelle on peut partager quelque chose de particulier. Lorsque d’autres personnes arrivent, elles sont évidemment les bienvenues, mais il s’agit alors de sortir de la chambre pour aller par exemple dans le salon. Pourtant, d’où vient cette difficulté à faire reconnaître l’existence des murs de cette chambre, de cet espace, aux autres ? Il me semble que, souvent dans notre société, on tend à abattre toute démarcation, tous les murs et que le salon veut s’inviter dans la chambre, sans discussion, sans négociation, sans demande.

Et donc, un premier questionnement : Comment faire reconnaître l’existence des murs de cette chambre ? Et faire voir que tout est mobile ? Que cette chambre a une porte par laquelle on peut sortir pour aller vers les autres, dans le salon ?

Puis, la réflexion finale m’interpelle. Mais on n’apprend pas grand-chose sur l’existence, dans les familles heureuses, je le sais à présent, c’est le malheur qui nous enseigne la vie.

Est-ce vraiment le cas ? C’est l’éternelle question de la souffrance. Faut-il souffrir pour grandir ? Faut-il passer par le malheur pour en apprendre plus sur la vie ?

J’aurais envie de répondre oui et non. Il me semble que nous apprenons par les embûches qui croisent notre chemin mais également lors des moments de joie, de succès. Optimiste, je crois que nous apprenons aussi de nos réussites. De plus, il me semble que certaines personnes traversent plus de difficultés que d’autres, c’est une évidence. Pour autant, qui n’a pas déjà éprouvé un sentiment de condescendance en entendant qu’on ne peut pas comprendre telle ou telle situation car on ne l’a pas vécue soi-même et qu’on ne peut donc pas la comprendre. Étant un homme, je ne pourrais donc pas comprendre les difficultés que vivent les femmes dans nos sociétés occidentales. Cette vérité assénée au détour d’une conversation. Tu n’es pas une femme, tu ne peux pas comprendre. Un autre exemple : Tu n’as pas d’enfants, tu ne peux pas comprendre. Ce ton définitif qui clôt la conversation et marque un déséquilibre entre les interactant.e.s. Il me semble que cette aporie vient de la compréhension du mot comprendre. Si on envisage la compréhension comme totale, complète, close et étanche d’un fait et/ou d’une réalité, effectivement, je ne pourrais jamais comprendre ce que c’est d’être une femme n’en étant pas une moi-même. Mais si on considère la compréhension comme une réalité perméable et ouverte, comme un chemin sur lequel on marche le regard rivé vers telle ou telle étoile, je pense que même une personne sans enfants peut faire un bout de chemin vers l’étoile de la parentalité et en comprendre l’aspect, la lumière, la constitution, même si cette personne ne pourra jamais l’atteindre. Et pour avancer sur ce chemin, le dialogue est la clé pour avancer, pour poser un pied devant l’autre.

Qu’en pensez-vous ?

***

Grâce aux livres j’avais appris à examiner ainsi tous les êtres qui croisaient ma route, à commencer évidemment par moi-même. Je savais désormais que l’âme humaine n’est pas un tout, lisse et cohérent ; c’est un agrégat de morceaux dépareillés qui se soudent progressivement les uns aux autres. Et à l’évidence, ces « jointures » ne sont jamais imperméables …
(p. 66)

J’aime particulièrement cette image de l’être humain comme un agrégat de morceaux dépareillés. L’homme a un nombre infini de facettes dissemblables de forme, de taille et d’aspect et apprendre à connaître une personne, c’est pour moi entrer petit à petit dans un jeu de découverte d’une partie de ces facettes. D’une part parce qu’il me semble qu’il y a certaines facettes que l’on montre uniquement à certaines personnes, certains traits de personnalité, certains intérêts qu’on partage avec telle personne ou telle autre. Le plus intéressant ici est cependant pour moi la dernière phrase. Et à l’évidence, ces « jointures » ne sont jamais imperméables … Je comprends cette phrase et voyant des limites, des frontières entre les facettes d’un être humain qui sont floues, changeantes, mouvantes. Ainsi, je conclurais en disant que je vois l’être humain comme un être au nombre infini de facettes variées dont les contours bougent constamment. Le fascinant, c’est de suivre ces évolutions.

Qu’en pensez-vous ?

***

Avec madame Hayat, on se voyait le soir au studio de télé, puis on allait chez elle, le lendemain matin on se séparait. De savoir si on se reverrait à la prochaine émission, il n’était jamais question. Parfois, elle ne venait pas, sans explication. Je ne lui en demandais aucune. Elle semblait avoir choisi en toute conscience de laisser les choses dans le vague, refusant obstinément que notre relation, comme l’existence en général d’ailleurs, prît un tour plus formel, ou au moins descriptible. Aucune ligne claire, nette, délimitée, ne venait circonscrire notre relation, elle pouvait changer à tout moment, devenir autre chose, voire disparaître purement et simplement. Si ce flou permanent me rendait inquiet, il avait aussi quelque chose d’étrangement excitant. Je voulais les tenir, les avoir bien en main, elle et notre relation, mais elles m’échappaient.
(p. 123)

Ce passage m’a particulièrement fait réfléchir sur un sujet qui m’occupe depuis des années : la clarté. En effet, j’ai toujours eu un désir de clarifier quel type de relation je mène avec telle ou telle personne. Sommes-nous amis ? Sommes-nous plus ? Moins ? Quelles vont être nos manières de passer du temps ensemble ? Va-t-on construire quelque chose ensemble ? Pourtant, je suis bien conscient des dangers d’une trop grande clarté, surtout au début d’une relation quelle qu’elle soit. Un début, une approche, c’est toujours marqué par une grande spontanéité, précieuse. En général, toute spontanéité me semble importante dans toutes les relations, pour éviter de la figer en quelque chose d’ennuyeux. Mais la question qui se pose est comment trouver le milieu entre clarté et spontanéité ? Comment définir où on va tout en laissant toutes les directions ouvertes ? La première piste me semble simple : en parler. La deuxième est plus subtile : mettre de la clarté sur du flou. Délimiter l’infini. Verbaliser le fait qu’on ne sait pas vraiment où on va, qu’on se découvre. S’accorder sur de l’instable. Est-ce que j’arrive à me faire comprendre ?

Et vous ? Votre avis sur le lien entre la clarté et la spontanéité ?  

***

Pour conclure, je dirais que je ne prétends nullement avoir la vérité. J’ai partagé ici mes impressions, mes questionnements suscités par une lecture marquante. Je suis ouvert au dialogue. Car c’est ce qui ouvre les portes de la compréhension …

8 Comments

  1. Merci pour ces réflexions qui invitent les miennes. Je vais livrer mes réflexions dans l’ordre de tes questions.

    Les murs de la chambre : pour moi elle représente la vulnérabilité, l’intimité, la fragilité, la mise à nu. Bien qu’on puisse m’entrevoir à travers la porte, c’est rassurant qu’il y ait des murs, de choisir qui y rentre ou qui en sort. Par contre, tout le monde est bienvenu dans le salon. J’avoue avoir besoin d’un éclaircissement sur cette phrase “le salon veut s’inviter dans la chambre, sans discussion, sans négociation, sans demande”. Que veux-tu dire par là ?

    La souffrance : je crois que personne n’a le choix, que la souffrance fait forcément partie de l’expérience humaine, quelques soient les expériences vécues, elles témoignent du fait que nous sommes bien vivants. On cherche à l’éviter, alors qu’on ne cherche pas à éviter la joie… Encore que certaines personnes ne s’aventurent pas sur des terrains qui pourraient entrainer des émotions fortes (se lier d’affection ou d’amour pour quelqu’un, ne pas chercher à contrôler ses émotions…). La montée peut être très forte et il y a toujours un risque de descente. Il se pose la question du rapport aux émotions et de ce qu’elles nous apprennent sur nous. Mais je crois qu’on a tendance à se focaliser sur ce qui fait mal pour chercher à l’éviter (alors que c’est inévitable) et ne pas bien regarder ce qui fait du bien. Pourtant nos joies nous renseignent sur ce qui nous rend heureux, nous fait du bien, ce qui peut permettre d’orienter des choix de vie ou de trouver du sens dans nos actions. Je crois qu’on ne regarde pas assez nos joies.

    Question 3 : je suis d’accord.

    Question 4 : une boule à facettes s’est invitée dans mon esprit pendant la lecture de ce paragraphe. Voilà.

    Le milieu de la clarté et de la spontanéité = l’authenticité ? Je crois que parler ne suffit pas à définir une relation. Quelles sont les actions qui existent ? Y a-t-il une sorte de réciprocité ? D’équilibre ? On peut s’accorder sur de l’instable, mais il faut peut-être un équilibre pour que la relation soit saine et sereine. Et peut-être voir comment on se donne un peu de sécurité.

    1. Merci Charlotte pour ce commentaire. Mes commentaires du commentaire 😉

      «le salon veut s’inviter dans la chambre, sans discussion, sans négociation, sans demande»
      Il me semble que ces frontières ne sont pas toujours perçues et vues et que parfois, les discussions intimes (la chambre) se font dans un cadre qui ne leur est pas propice (le salon). Ainsi, le salon s’invite dans la chambre ou, autrement dit, il n’y a plus de distinction entre les deux. Une frontière qui me semble à moi fondamentale …

      De ta réflexion sur la souffrance, j’aime particulièrement trois points :
      1. « on cherche à éviter la souffrance alors qu’on ne cherche pas à éviter la joie … » Ça va me faire réfléchir …
      2. « Encore que certaines personnes ne s’aventurent pas sur des terrains qui pourraient entrainer des émotions fortes » Effectivement, toute entrée dans une relation comporte des risques. Mais également des joies ! Pour moi, ce fait de s’aventurer « sur des terrains qui pourraient entraîner des émotions fortes » est donc essentiel, magnifique !
      3. « Mais je crois qu’on a tendance à se focaliser sur ce qui fait mal pour chercher à l’éviter (alors que c’est inévitable) et ne pas bien regarder ce qui fait du bien. » Dans mes bras Charlotte ! Effectivement, j’ai souvent l’impression qu’on regarde le verre à moitié vide plutôt que le plein. Même si le verre est plein à 10 %, il me semble fondamental de se concentrer sur cet aspect et de construire à partir de ce qu’il y a et non à partir de tout ce qu’il n’y a pas …

      Enfin, j’aime ta solution proposée. « Le milieu de la clarté et de la spontanéité =l’authenticité » L’authenticité qui pourrait se dévoiler dans un équilibre entre parole et action ? Les deux, le vivre, le faire ensemble, l’action VS la parole (permettant un métaniveau pour réfléchir le faire) me semblent une solution brillante …

  2. Bravo, Damiano, certi passaggi del tuo articolo mi ricordano le nostre discussioni sulle strategie d’eccellenza e nel imparare riuscendo … ed ho anche integrato il tuo avviso.
    Baci affettuosi
    Papà

    1. Ciao papà!
      Grazie mille per la tua lettura e il tuo commento. In effetti, alcuni temi risuonano con le nostre discussioni …
      Baci,
      Damiano

  3. Coucou Damiano,
    merci de ces réflexions. Elles m’ont immédiatement inspiré des réflexions que je te livre aujourd’hui.
    Les murs de chaque chambre:
    -la chambre personnelle que chaque personne se construit pour se retirer, se ressourcer, se protéger des autres et à l’intérieur de laquelle il arrive même que l’on se protège de ses propres réflexions ou de ses propres souffrances.
    -la chambre du couple où les frontières sont plus ou moins ouvertes aux autres selon les moments de la journée ou de la vie
    Faire reconnaître l’existence des murs de ces chambres est complexe. D’abord parce que ces murs évoluent en permanence et ensuite parce que l’autre, les autres ressentent ces murs et peuvent se sentir parfois exclus, parfois rejetés, parfois ignorés. Donc mon expérience m’a montré que j’arrivais parfois à faire reconnaître l’existence de ces murs en les verbalisant ou dans ma tête quand il s’agissait de moi ou avec des mots quand il s’agissait d’autres personnes ou de mes enfants.
    Sinon, l’éternelle question de la souffrance qui permet de grandir. Non la souffrance ne permet pas de grandir, la souffrance écrase, la souffrance fait mal. Après comment réagit la personne à la souffrance? Là va se trouver toute la palette des comportements humains face à la souffrance. Untel va se relever, va relever la tête, va réagir et intégrer des systèmes de défense et de protection qui vont lui permettre d’aller très loin, de comprendre et d’accompagner des gens en souffrance parce qu’il a vécu lui-même cette souffrance. Et untel va être tellement écrasé par cette souffrance qu’il aura de la peine à se relever ou qu’il ne se relèvera pas.
    Donc non la souffrance ne permet pas de grandir à mon avis. Mais quand l’être humain réussit à surmonter le malheur, il développe des qualités de résilience et notre monde a besoin de personnes résilientes qui vont de l’avant.
    Quant à l’apprentissage, il est bien meilleur quand il se déroule dans le plaisir et dans la bienveillance. Les notions s’ancrent dans les personnes et y restent. Tandis que l’apprentissage dans la souffrance permet d’acquérir des notions mais qui seront toujours liées à la peur qui n’est pas une émotion qui permet à l’être humain de grandir. A voir la vidéo de Tout le monde s’en fout sur les émotions: “La joie est la seule de tes émotions que ton cerveau essaie de reproduire en permanence.”
    Puis la grande question d’être femme et mère et donc de comprendre certaines choses que les hommes ou personnes sans enfants ne comprennent pas.
    Plus que cela, je dirais que naître fille et être femme dans un monde qui a toujours été et est toujours gouverné par des hommes est un défi permanent. Pour qu’un homme comprenne ce qu’être femme signifie, il devrait effectivement faire comme un Américain dont j’ai oublié le nom qui avait changé la pigmentation de sa peau: il était devenu noir pour vivre le racisme dans sa peau et avait ensuite écrit un livre sur son expérience après avoir retrouvé sa couleur blanche. Il disait qu’encore après avoir retrouvé sa peau blanche, il restait debout dans les bus et il rasait les murs pour ne pas se faire remarquer comme les gens de couleur noire.
    Donc, redresser la tête comme femme, comme femme qui participe à la vie active de son pays, demander une énergie peu commune. C’est pour cela que les hommes ont à mon avis une importance fondamentale dans la reconnaissance des femmes comme individus aussi importants qu’eux. Par chance, je constate que cet état d’esprit émerge chez les plus jeunes hommes, donc il y a de l’espoir.
    Quant à comprendre certaines choses quand on a des enfants qu’on ne peut comprendre si on n’a pas d’enfants. Je pense qu’on peut bien apprendre la parentalité sans avoir d’enfants. En tout cas, une chose que l’on apprend en tant que parents, c’est l’humilité: les enfants nous remettent en question dès leur premier souffle et les parents se demandent toute leur vie comment faire au mieux. Et aussi les parents intègrent la notion d’amour conditionnel: un enfant peut tout faire et tout dire, les parents l’aimeront toujours.
    La notion de l’être humain comme une mosaïque. Belle image, en effet une personne fait miroiter à l’autre, aux autres les facettes qu’elle décide de montrer. Et plus les personnes sont dans l’intimité, plus elles pourront s’exposer leurs propres vulnérabilités. Mais même avec les personnes intimes, il y aura des moments où je ne montrerai pas grand-chose de moi…
    Et pour la dernière question du lien entre la clarté et la spontanéité: pour moi la spontanéité veut dire être moi-même et vivre une liberté réfléchie. Elle va me conduire à l’autonomie. Et je vais surtout la discuter en moi-même et moins avec les autres. Je me rappelle avoir vu cette notion en philosophie au collège, j’ai appris que la notion de spontanéité venait du latin sponte sua, qui signifie « de son propre mouvement ». Ainsi la spontanéité est ce que je fais librement sans être influencé par quelqu’un d’autre. J’aime cette idée de mouvement, de premier mouvement.
    Quant à relier spontanéité à clarté, il me semble que les deux notions vont ensemble mais que la spontanéité n’implique pas nécessairement un échange avec l’autre en particulier dans les relations à moins que l’autre ait envie de cet échange sur la relation. J’aime la spontanéité, plus que l’aimer, je pense ne pas être capable de fonctionner autrement que dans la spontanéité (après réflexion, je n’en ai même pas envie) mais j’ai appris avec les expériences qu’il était parfois préférable de garder certaines réflexions pour moi ou pour mon cercle familial :-).
    Quant à se demander où l’on va, j’aime beaucoup cette réflexion. Et de mon côté, je sais où je vais pour certaines choses et je suis dans l’ignorance la plus totale d’où j’irai dans l’au-delà. Et cela ne me préoccupe pas vraiment. Le plus intéressant pour moi étant vivre les expériences de tous les jours et échanger avec les gens que j’aime sur les méandres du monde dans lequel nous vivons.
    Encore un grand merci pour tes réflexions Damiano qui me donnent à réfléchir. C’est pour cela aussi qu’être parent, qu’être maman est la garantie de vivre une multitude de petits miracles.

    1. Coucou maman !

      Tout d’abord, 1000 mercis pour ta lecture !

      Je retiens particulièrement la nuance que tu apportes sur la souffrance. Ce n’est pas la souffrance en tant que telle qui fait grandir mais bien comment on réagit par rapport à elle, ce qu’on apprend quand on se relève.

      Concernant la compréhension de l’univers féminin par des hommes, j’estime avoir l’immense chance d’avoir plein de grandes dames autour de moi qui m’éclairent passablement. Et pour aller plus loin, la lecture du livre « Les rêves d’Anna » de Silvia Ricci Lempen qui traite du destin de cinq femmes m’a beaucoup éclairé aussi. Une lecture que je recommande absolument !

      Merci aussi pour les commentaires sur la spontanéité. J’aime l’expression de « liberté réfléchie » et plus encore l’étymologie latine sponte sua, de son propre mouvement. Les choses et les événements auraient ainsi un mouvement propre qu’il nous incomberait de suivre ?

      A méditer …

      Nomao

    2. Hoi Maïtena !

      Vielen vielen Dank für deinen Kommentar mia cara!

      Dans l’ordre:

      – Pour des frontières poreuses, mouvantes, flexibles : oui, oui, oui !
      – On grandit par la résilience : j’adhère aussi pleinement !
      – De l’importance de l’écoute : Pourquoi personne n’a-t-il écrit ce livre ? Il me semble que c’est la clé principale … Et je pointe aussi les nombreuses nuances de l’allemand : begreifen, nachvollziehen, verstehen. Il y a 1000 teintes de compréhension !
      – Semer la joie : oui ! Ainsi que la bienveillance. Et encore une petite dernière dont j’ai l’impression qu’on parle moins mais tout aussi importante : la douceur.
      – Et enfin : qu’en est-il de mon blog ? Quel genre de pièce est-ce ? Was für eine freche Frage ! 😉 Honnêtement, je ne le sais pas moi-même. Ma cammino su questo sentiero esplorando la vita e le riflessioni che passano nel vento del mio spirito …

      Grazie mille per il tuo apporto! Sempre un piacere!

      Damiancello

  4. Ciao Damiano !

    Merci pour ton texte ! C’est toujours un plaisir de te lire… et d’être embarquée dans moult réflexions ! Je trouve les passages que tu as sélectionnés forts intéressants. Merci pour le partage !

    L’idée d’une chambre intime partagée par un partenaire d’interaction particulier me parle beaucoup. J’ajouterais plein de pièces à cette maison. Le lien à chaque personne étant unique ; chaque pièce serait réservée à chaque rencontre particulière, à chaque relation individuelle ou de groupe plus ou moins large. Dans la chambre, je verrais non seulement un lieu d’intimité, mais aussi de complicité et de confiance. C’est aussi un espace empli de secrets. Poser des frontières au seuil de cette chambre, c’est délimité un territoire d’interaction, poser des limites. Je pense qu’il n’est pas toujours évident de comprendre où placer cette frontière. Elle est certes nécessaire, par respect de soi et de l’autre, mais il me semble indispensable qu’elle reste flexible, poreuse, mouvante en fonction des rencontres, des situations, des contextes, etc.

    J’ai ici associé à la chambre la notion de secret. Or, il me semble que si la chambre renferme trop de secrets, ou des secrets trop lourds, elle peut devenir un endroit d’autodestruction. Certes, il y a certaines choses qu’il est préférable de garder pour soi, de ne pas étaler sur la place du marché ; mais les secrets contiennent parfois un venin qui s’incruste et infecte les êtres sur lesquels ils rayonnent. Parfois, il me semble salutaire de libérer la parole et de faire sauter les gonds, ou au moins d’entrouvrir la porte sur l’essentiel pour retirer certaines épines des plaies mal-cicatrisées, ou infectées.

    Cela me permet de rebondir sur la question de la souffrance. Je ne pense pas que la souffrance nous fasse grandir en tant que telle. C’est une manière de se consoler de son malaise que de prétendre cela. Je rejoins Catherine quand elle dit que « la souffrance écrase ». La souffrance est destructrice. Ce qui nous fait grandir, c’est le fait de trouver la force de dépasser la souffrance, c’est la résilience. Or, selon moi, pour entamer ce travail d’acceptation, il me semble indispensable de savoir au moins, de comprendre au mieux. C’est dans ce sens que je pense que les secrets sont destructeurs tant pour ceux qui les portent, que pour ceux qui les ressentent sans en avoir les clefs. Personnellement, je ressens le besoin de savoir, pour ensuite pouvoir accepter et dépasser. Il me semble donc nécessaire, parfois, d’oser ouvrir la porte, même si cela représente une véritable épreuve.

    Venons-en donc à la « compréhension ». Je comprends ta réticence face à cet air de condescende : « tu ne peux pas comprendre ». Ce qui m’attriste ici, c’est que justement, il serait intéressant de tenter de livrer quelques clefs à l’autre pour qu’il puisse se représenter au plus mieux l’événement traversé, et potentiellement nous venir en aide, s’il le souhaite. L’écoute est le premier pas vers la compréhension selon moi, mais encore faut-il qu’on veuille bien nous ouvrir la porte de la chambre. C’est parfois fort « pratique » de ne pas « être compris ». C’est une posture, une manière de marquer une particularité ou un statut. Toutefois, cela n’empêche qu’il me semble impossible de combler entièrement l’écart entre « comprendre » et « vivre ». Il demeure toujours une forme de solitude de l’individu face au monde. Par exemple, on peut comprendre qu’une personne souffre d’une maladie ; on peut la soutenir, l’aider, l’entourer. Mais elle reste toujours seule face à la maladie. On ne peut jamais « com-prendre », c’est-à-dire prendre avec soi, partager sa souffrance – et ce n’est d’ailleurs pas souhaitable ! Ce serait démultiplier la souffrance… Il y a certaines choses qui se partagent ; d’autre qu’on doit traverser seul, même si on est bien entouré. Partager sa joie, son amour, sa présence me semble être les plus grands dons qu’on puisse faire à une personne qui souffre d’un mal ou est éreintée par une situation contre lesquels on est tout simplement impuissant. Mieux vaut tenter de semer la joie, plutôt que de vouloir à tout prix récolter la souffrance.

    Cela m’amène finalement aux innombrables facettes qui composent un être humain. J’adore cette image ! Et j’ajouterai que certaines de ces facettes sont tournées vers l’intérieur, vers soi ; tandis que d’autres sont tournées vers l’extérieur, vers l’autre. On ne montre jamais toutes ses facettes en même temps et à tout le monde ; sans compter que certaines de ces facettes ne nous concernent que nous dans notre rapport à nous-même.

    Nous en arrivons au dernier point : la clarté et la spontanéité. Je trouve intéressant que Catherine remarque que la spontanéité n’est pas seulement présente dans le rapport à l’autre. Je crois que la clarté non plus. Il me semble que parfois, on ne voit pas clair en soi-même. La notion d’authenticité qu’apporte Charlotte me semble également très importante pour atteindre la clarté. Pour moi, la clarté est nécessaire dans son rapport à soi, pour oser être authentique et spontané face autrui et ainsi que la clarté existe dans le rapport à l’autre. Or, la clarté est délicate. Il n’est pas toujours évident d’ouvrir le canal de communication qui permet de l’atteindre. Comme tu le soulignes Damiano, la parole me semble en effet en être la clef. Encore faut-il oser la libérer cette parole, et cela dans quel que type de relation que ce soit. Passer du silence à la parole, ouvrir la voie, n’est pas chose facile. Il arrive que les mots restent bloqués et c’est alors une épreuve de trouver une voix pour les porter. D’ailleurs, la société ne nous pousse-t-elle pas à taire certaines choses ?

    J’en reviens donc à la notion de frontière et de chambre. Il me semble que, parfois, les choses les plus intimes, qui de prime abord seraient réservées à la chambre, au cercle intime, ont pour l’intérêt commun de la société un sens à être révélées. Parfois, on se croit seul. On en souffre. Or, par hasard, tout à coup, on découvre qu’on n’est pas seul à vivre une telle situation. En parler, ouvrir la porte sur la chambre, aide à surmonter la souffrance, à grandir. Il s’agit de trouver la sagesse d’ouvrir la porte ou de la maintenir fermée au moment opportun.

    Et d’ailleurs, qu’en est-il de ton blog ? Quel genre de pièce est-ce ? Au fond, est-ce bien raisonnable d’ouvrir toutes ces portes sur nos pensées et de les afficher sur la toile ? Où doit-on poser la frontière de la chambre ?

    Voilà, je vais m’arrêter là, bien que la réflexion ne me semble qu’entamée… au plaisir de la poursuivre de vive voix si tu le souhaites ! A bientôt ! Et encore merci pour cet échange de réflexions !

    Maïtena

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